Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/66

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Le vieillard continua sans même remarquer le mouvement de l’étranger.

— C’est pour cela que je les ai envoyés tous deux en France, espérant que l’éducation fixerait l’humeur vagabonde de l’aîné et dompterait le caractère trop entier du second ; mais il paraît que Dieu n’approuvait pas ma résolution, car dans un voyage qu’il a fait à Brest, Jacques s’est embarqué à bord d’un corsaire, et depuis je n’ai reçu de ses nouvelles que trois fois. Et à chaque fois, d’un point du monde opposé ; et Georges a laissé développer en grandissant ce germe d’inflexibilité qui m’effrayait en lui. Celui-là m’a écrit plus souvent, tantôt d’Angleterre, tantôt d’Égypte, tantôt d’Espagne, car il a beaucoup voyagé aussi, et quoique ses lettres soient fort belles, je vous le jure, je n’ai pas osé les montrer à personne.

— Ainsi, ni l’un ni l’autre ne vous a jamais parlé de l’époque de son retour ?

— Jamais ; et qui sait si même je les reverrai un jour ; car, de mon côté, quoique le moment où je les reverrai doive être le moment le plus heureux de ma vie, je ne leur ai jamais dit de revenir. S’ils demeurent là-bas, c’est qu’ils y sont plus heureux qu’ils ne seraient ici ; s’ils n’éprouvent pas le besoin de revoir leur vieux père, c’est qu’ils ont trouvé en Europe des gens qu’ils aiment mieux que lui. Qu’il soit donc fait selon leur désir, surtout si ce désir peut les conduire au bonheur. Cependant, quoique je les regrette tous deux également, c’est cependant Georges qui me manque le plus, et c’est celui-là qui me fait le plus de peine en ne me parlant jamais de retour.

— S’il ne vous parle pas de retour, monsieur, reprit l’étranger d’une voix dont il cherchait inutilement à comprimer l’émotion, c’est peut-être qu’il se réserve le plaisir de vous surprendre, et qu’il veut vous faire achever dans le bonheur une journée commencée dans l’attente.

— Plût à Dieu ! dit le vieillard en levant les yeux et les mains au ciel.

— C’est peut-être, continua le jeune homme avec une voix de plus en plus émue, qu’il veut se glisser près de vous, sans être reconnu de vous, et jouir ainsi de votre présence, de votre amour et de vos bénédictions.