Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/84

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et de la harpe malgache. Les nègres, profitant des vacances données, s’étaient aussitôt joyeusement mis en fête ; car, dans ces natures primitives, il n’y a pas de nuances ; du travail elles passent au plaisir, et se reposent de la fatigue par la danse. Georges et son père ouvrirent la porte et parurent tout à coup au milieu d’eux.

Aussitôt le bal fut interrompu, chacun se rangea contre son voisin, cherchant à prendre son rang, comme font des soldats surpris par leur colonel. Puis après un moment de silence agité, une triple acclamation salua les maîtres. Cette fois c’était bien l’expression franche et entière de leurs sentiments. Bien nourris, bien vêtus, rarement punis, parce que rarement ils manquaient à leur devoir, ils adoraient Pierre Munier, le seul peut-être des mulâtres de la colonie qui, humble avec les blancs, ne fût pas cruel avec les noirs. Quant à Georges dont le retour, comme nous l’avons dit, avait inspiré de graves craintes dans la pauvre population, comme s’il eût deviné l’effet que sa présence avait produit, il éleva la main en signe qu’il voulait parler. Aussitôt le plus profond silence se fit, et les nègres recueillirent avidement les paroles suivantes qui tombèrent de sa bouche, lentes comme une promesse, solennelles comme un engagement :

— Mes amis, je suis touché de la bienvenue que vous me faites, et plus encore du bonheur qui brille ici sur tous les visages : mon père vous rend heureux, je le sais, et je l’en remercie, car c’est mon devoir comme le sien de faire le bonheur de ceux qui m’obéiront, je l’espère, comme ils lui obéissent. Vous êtes trois cents ici, et vous n’avez que quatre vingt-dix cases ; mon père désire que vous en bâtissiez soixante autres, — une pour deux ; — chaque case aura un petit jardin ; il sera permis à chacun d’y planter du tabac, des giromons, des patates, et d’y élever un cochon avec des poules ; ceux qui voudront faire argent de tout cela l’iront vendre le dimanche à Port-Louis, et disposeront à leur volonté du produit de la vente.

Si un vol est commis, il y aura sévère punition pour celui qui aura volé son frère : si quelqu’un est injustement battu par le commandeur, qu’il prouve que le châtiment n’était pas mérité, et il lui sera fait justice : je ne prévois pas le cas où