Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/83

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


chaque fois Georges, malgré cette puissance sur lui-même qu’il affectait, sentait les larmes lui venir aux yeux.

Après trois heures de marche on arriva à la plantation ; à un quart d’heure de la maison, Télémaque avait pris les devants, de sorte qu’en arrivant, Georges et son père trouvèrent tous les nègres qui les attendaient avec une joie mêlée de crainte : car ce jeune homme qu’ils n’avaient vu qu’enfant, c’était un nouveau maître qui leur arrivait, et ce maître que serait-il ?

Ce retour était donc une question capitale de bonheur ou de malheur à venir pour toute cette pauvre population. Les augures furent favorables. Georges commença par leur donner congé pour ce jour et pour le lendemain. Or, comme le surlendemain était un dimanche, cette vacance leur faisait de bon compte trois jours de repos.

Puis Georges, impatient de juger par lui-même de l’importance que sa fortune territoriale pouvait lui donner dans l’île, prit à peine le temps de dîner, et, suivi de son père, visita toute l’habitation. D’heureuses spéculations et un travail assidu et bien dirigé en avaient fait une des plus belles propriétés de la colonie. Au centre de la propriété était la maison, bâtiment simple et spacieux entouré d’un triple ombrage de bananiers, de manguiers et de tamariniers, s’ouvrant par devant sur une longue allée d’arbres conduisant jusqu’à la route, et par derrière sur des vergers parfumés où la grenade à fleurs doubles, mollement balancée par le vent, allait tour à tour caresser un bouquet d’oranges purpurines ou un régime de bananes jaunes, montant et descendant toujours, indécise et pareille à une abeille qui voltige entre deux fleurs, à une âme qui flotte entre deux désirs ; puis tout à l’entour, et à perte de vue, s’étendaient des champs immenses de cannes et de maïs, qui semblaient, fatigués de leur charge nourricière, implorer la main des moissonneurs.

Puis enfin on arriva à ce qu’on appelle, dans chaque plantation, le Camp des Noirs.

Au milieu du camp s’élevait un grand bâtiment qui servait de grange l’hiver, et de salle de danse l’été ; de grands cris de joie en sortaient mêlés au son du tambourin, du tam-tam