Page:Dumas - La Dame de Monsoreau, 1846.djvu/19

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Tiens, Saint-Luc, dit le roi en tendant au jeune homme une poignée de petits chiens, emporte, emporte.

— Pourquoi faire ? demanda Saint-Luc.

— Pour les faire coucher avec toi ; ils prendront ton mal, et tu ne l’auras plus.

— Merci, sire, dit Saint-Luc en remettant les chiens dans leur corbeille, je n’ai pas de confiance dans votre recette.

— Je t’irai voir cette nuit, Saint-Luc, dit le roi.

— Oh ! ne venez pas, sire, je vous en supplie, dit Saint-Luc, vous me réveilleriez en sursaut, et l’on dit que cela rend épileptique.

Et, sur ce, ayant salué le roi, il sortit de la chambre, poursuivi par les signes d’amitié que lui prodigua Henri tant qu’il put le voir.

Chicot avait déjà disparu.

Les deux ou trois personnes qui avaient assisté au coucher sortirent à leur tour.

Il ne resta près du roi que les valets, qui lui couvrirent le visage d’un masque de toile fine enduite de graisse parfumée. Des trous pour le nez, pour les yeux et pour la bouche étaient ménagés dans ce masque. Un bonnet d’une étoffe de soie et d’argent le fixait sur le front et aux oreilles.

Puis on passa les bras du roi dans une brassière de satin rose, bien douillettement doublée de soie fine et de ouate ; puis on lui présenta des gants d’une peau si souple, qu’on eût dit qu’ils étaient de tricot. Ces gants montaient jusqu’aux coudes, et ils étaient oints intérieurement d’une huile parfumée qui leur donnait cette élasticité dont à l’extérieur on cherchait inutilement la cause.

Ces mystères de la toilette royale achevés, on fit boire à Henri son consommé dans une tasse d’or ; mais, avant de le porter à ses lèvres, il en versa la moitié dans une autre tasse toute pareille à la sienne, et ordonna qu’on envoyât cette moitié à Saint-Luc, en lui souhaitant une bonne nuit.

Ce fut alors le tour de Dieu, qui, ce soir-là, sans doute à cause de la grande préoccupation du roi, fut traité assez légèrement. Henri ne fit qu’une seule prière sans même toucher à ses chapelets bénits ; et, faisant ouvrir son lit bassiné avec de la coriandre, du benjoin et de la cannelle, il se coucha.

Puis, une fois accommodé sur ses nombreux oreillers, Henri ordonna que l’on enlevât la jonchée de fleurs qui commençait à épaissir l’air de la chambre. On ouvrit pendant quelques secondes les fenêtres pour renouveler cet air trop chargé de carbone. Après quoi un grand feu de sarments brûla dans la cheminée de marbre, et, rapide comme un météore, ne s’éteignit néanmoins qu’après avoir répandu sa douce chaleur dans tout l’appartement.

Alors le valet ferma tout, rideaux et portières, et fit entrer le grand chien favori du roi, qui s’appelait Narcisse. D’un bond, il sauta sur le lit du roi, trépigna, tourna un instant, puis il se coucha en s’allongeant en travers sur les pieds de son maître.

Enfin on souffla les bougies roses qui brûlaient aux mains du satyre d’or, on baissa la lumière de la veilleuse en y substituant une mèche moins forte, et le valet chargé de ces derniers détails sortit à son tour sur la pointe du pied.

Déjà plus tranquille, plus nonchalant, plus oublieux que ces moines oisifs de son royaume enfouis dans leurs grasses abbayes, le roi de France ne se donnait plus la peine de songer qu’il y eût une France.

Il dormait.

Une demi-heure après, les gens qui veillaient dans les galeries, et qui, de leurs différents postes, pouvaient distinguer les fenêtres de la chambre de Henri, virent à travers les rideaux s’éteindre tout à fait la lampe royale, et les rayons argentés de la lune remplacer sur les vitres la douce lumière rose qui les colorait. Ils pensèrent en conséquence que Sa Majesté dormait de mieux en mieux.

En ce moment, tous les bruits du dedans et du dehors s’étaient éteints, et l’on eût entendu la chauve-souris la plus silencieuse voler dans les sombres corridors du Louvre.


CHAPITRE VII.

COMMENT, SANS QUE PERSONNE SÛT LA CAUSE DE CETTE CONVERSION, LE ROI HENRI SE TROUVA CONVERTI DU JOUR AU LENDEMAIN


Deux heures se passèrent ainsi.

Soudain un cri terrible retentit. Ce cri était parti de la chambre de Sa Majesté.

Cependant la veilleuse était toujours éteinte, le silence toujours profond, et nul bruit ne se faisait entendre, sauf cet étrange appel du roi.

Car c’était le roi qui avait crié.

Bientôt on distingua le bruit d’un meuble qui tombait, d’une porcelaine qui éclatait en morceaux, de pas insensés courant dans la chambre ; puis ce furent des cris nouveaux mêlés à des aboiements de chiens. Aussitôt les lumières brillent, les épées reluisent dans les galeries, et les pas lourds des gardes appesantis par le sommeil ébranlent les piliers massifs.

— Aux armes ! cria-t-on de toutes parts, aux armes ! le roi appelle, courons chez le roi.

Et au même instant, s’élançant d’un pas rapide, le capitaine des gardes, le colonel des Suisses, les familiers du château, les arquebusiers de service, se précipitèrent dans la chambre royale, qu’un jet de flamme inonda aussitôt : vingt flambeaux illuminèrent la scène.

Près du fauteuil renversé, des tasses brisées, devant le lit en désordre et dont les draps et les couvertures étaient épars dans la chambre, Henri, grotesque et effrayant dans son attirail de nuit, se tenait, les cheveux hérissés, les yeux fixes.

Sa main droite était étendue, tremblante comme une feuille au vent.

Sa main gauche crispée se cramponnait à la poignée de son épée qu’il avait machinalement saisie.

Le chien, aussi agité que son maître, le regardait les pattes écartées, et hurlait.

Le roi paraissait muet à force de terreur, et tout ce monde, n’osant rompre le silence, s’interrogeant des yeux, attendait avec une anxiété terrible.

Alors parut à demi-habillée, mais enveloppée dans un vaste manteau, la jeune reine, Louise de Lorraine, blonde et douce créature qui mena la vie d’une sainte sur cette terre, et que les cris de son époux avaient réveillée.

— Sire, dit-elle, plus tremblante que tout le monde, qu’y a-t-il donc ? mon Dieu !… vos cris sont arrivés jusqu’à moi, et je suis venue.

— Ce… ce… ce n’est rien, dit le roi sans mouvoir ses yeux qui semblaient regarder dans l’air une forme vague et invisible pour tout autre que pour lui.

— Mais Votre Majesté a crié, reprit la reine… Votre Majesté est donc souffrante ?

La terreur était peinte si visiblement sur les traits de Henri, qu’elle gagnait peu à peu tous les assistants. On reculait, on avançait, on dévorait des yeux la personne du roi pour s’assurer qu’il n’était pas blessé, qu’il n’avait pas été frappé de la foudre ou mordu par quelque reptile.

— Oh ! sire, s’écria la reine, sire, au nom du ciel, ne nous laissez pas dans une pareille angoisse ! Voulez-vous un médecin ?

— Un médecin ! dit Henri du même ton sinistre, non, le corps n’est point malade, c’est l’âme, c’est l’esprit ; non, non, pas de médecin… un confesseur.

Chacun se regarda, on interrogea les portes, les rideaux, le parquet, le plafond. En aucun lieu n’était restée la trace de l’objet invisible qui avait si fort épouvanté le roi.

Cet examen était fait avec un redoublement de curiosité : le mystère se compliquait, le roi demandait un confesseur !

Aussitôt la demande faite, un messager a sauté sur son cheval, des milliers d’étincelles ont jailli du pavé de la cour du Louvre. Cinq minutes après Joseph Foulon, le supérieur du couvent de Sainte-Geneviève, était réveillé, arraché pour ainsi dire de son lit, et il arrivait chez le roi.

Avec le confesseur, le tumulte a cessé, le silence se rétablit, on s’interroge, on conjecture, on croit deviner, mais surtout on a peur… Le roi se confesse !