Page:Dumas - Le Meneur de loups (1868).djvu/53

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heureux ceux qui peuvent se mettre tous les jours un morceau d’une pareille bête sous la dent ! J’en ai mangé une fois dans ma vie, voici tantôt quatre ans, et, au bout de ces quatre ans, quand j’y pense, l’eau m’en vient à la bouche. Oh ! les seigneurs ! les seigneurs ! à chaque repas, c’est de la viande nouvelle et des vins vieux, tandis que moi, je mange des pommes de terre et bois de l’eau toute la semaine ; et à grand-peine, le dimanche, m’est-il permis de faire lie d’un mauvais lopin de lard rance, d’un chou monté pour les trois quarts du temps, et d’un verre de pignolet à faire danser ma chèvre !

Vous comprenez bien que, dès les premiers mots de ce monologue, le daim était parti.

Thibault en avait détaillé toutes les périodes et en était arrivé à la fin par l’heureuse péroraison que nous venons de dire, quand il s’était entendu rudement apostropher d’un vigoureux :

– Holà ! maroufle ! réponds-moi.

C’était le seigneur Jean, dont les chiens balançaient, et qui tenait à s’assurer qu’ils n’avaient pas pris le change.

– Holà ! maroufle ! disait le louvetier, as-tu vu l’animal ? Sans doute, la façon dont le baron le questionnait déplut au sabotier philosophe, car, quoiqu’il sût parfaitement de quoi il était question :

– Quel animal ? dit-il.

– Eh ! ventredieu ! le daim que nous chassons ! Il a dû passer à cinquante pas d’ici peut-être, et en bayant aux corneilles comme tu fais, tu as dû le voir. C’est un dix-cors, n’est-ce pas ? Par où a-t-il pris ses refuites ?… Parle donc, drôle, ou je te fais donner les étrivières !…

– Que la peste t’étouffe, enfant de louve ! dit tout bas le sabotier.