Page:Dumas - Une Année à Florence.djvu/33

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pluies n’ont laissé que leur ossature de granit. Nous suivîmes le fond d’une vallée aussi sèche que le reste du chemin ; enfin, vers la nuit, au détour d’une roche gigantesque qui force la route de décrire une courbe, nous nous trouvâmes en face d’une grande nappe d’eau : c’était le lac de Cuges.

Comme le voiturier était à nos ordres, nous fîmes halte. Jadin, ainsi qu’il l’avait promis, dessina une vue pour Méry. Le lac était au premier plan, Cuges et son église au second ; le troisième était fermé par les montagnes. Pendant ce temps, je pris mon fusil, et je suivis ses bords pour voir si je ne rencontrerais pas quelque canard ; malheureusement les roseaux n’avaient point encore eu le temps de pousser, et les canards se tenaient au large.

Je revins près de Jadin, qui avait fini son croquis, et nous nous apprêtâmes à passer le lac.

Ce n’était pas une petite affaire, les Cugeois n’avaient point encore eu le temps de bâtir un pont ; puis avant de le bâtir, ils voulaient sans doute être bien sûrs que leur lac leur resterait. En attendant, l’eau avait recouvert la grande route ; on voyait bien le chemin entrer d’un côté et sortir de l’autre ; mais pendant l’espace d’un quart de lieue, on n’avait d’autre guide pour le suivre que quelques jalons plantés à droite et à gauche. Or, comme ce chemin formait chaussée, pour peu que nous nous écartassions d’un côté ou de l’autre, nous tombions dans des profondeurs que nous pouvions mesurer par des cimes d’arbres qui apparaissaient comme des broussailles à fleur d’eau. Je commençai à trouver que la Providence avait été bien prodigue envers Cuges, de lui donner un pareil lac, quand les Cugeois se seraient fort bien contentés d’une fontaine.

Cependant, comme il n’y avait ni pont, ni bac, force nous fut de prendre notre parti ; nous montâmes sur l’impériale, afin d’être tout prêts à nous sauver à la nage, et notre berlingo entra bravement dans le lac, dont il atteignit sans accident l’autre bord.

Nous trouvâmes Cuges en révolution ; le gouvernement avait eu avis de son lac et avait mis la main dessus. Les lacs sont de droit la propriété des gouvernemens, seulement un cas litigieux s’élevait pour celui-ci. C’était un lac de nou-