Page:Dunant - Un souvenir de Solférino, 1862.djvu/63

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à ces femmes compatissantes, à ces jeunes filles de Castiglione ! rien ne les a rebutées, lassées ou découragées, et leur dévouement modeste n’a voulu compter ni avec les fatigues, ni avec les dégoûts, ni avec les sacrifices.

Le sentiment qu’on éprouve de sa grande insuffisance dans des circonstances si extraordinaires et si solennelles, est une indicible souffrance ; il est excessivement pénible, en effet, de ne pouvoir toujours ni soulager ceux que l’on a devant les yeux, ni arriver à ceux qui vous réclament avec supplications, de longues heures s’écoulant avant de parvenir là où l’on voudrait aller, arrêté par l’un, sollicité par l’autre, et entravé, à chaque pas, par la quantité d’infortunés qui se pressent au-devant de vous et qui vous entourent ; puis, pourquoi se diriger à droite, tandis qu’à gauche il y en a tant qui vont mourir sans un mot amical, sans une parole de consolation, sans seulement un verre d’eau pour étancher leur soif ardente ? La pensée morale de l’importance de la vie d’un homme, le désir d’alléger un peu les tortures de tant de malheureux ou de relever leur courage abattu, l’activité forcée et incessante que l’on s’impose dans des moments pareils, donnent une énergie nouvelle et suprême qui crée comme une véritable soif de porter du secours au plus grand nombre possible ; on ne s’affecte plus devant les mille tableaux de cette formidable et auguste tragédie, on passe avec indifférence devant les cadavres les plus hideusement défigurés ; on envisage presque froidement, quoique la plume se refuse absolument à les décrire, des scènes même plus horribles