Page:Durkheim - De la division du travail social.djvu/28

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charité. Son argumentation se réduit à un jeu de concepts[1] ; elle peut se résumer ainsi : Nous n’agissons moralement que quand la maxime de notre action peut être universalisée. Par conséquent, pour qu’il fût moral de refuser notre assistance à nos semblables quand ils en ont besoin, il faudrait que nous pussions faire de la maxime égoïste une loi s’appliquant à tous les cas sans exception. Or, nous ne pouvons la généraliser à ce point sans nous contredire ; car, en fait, toutes les fois que, personnellement, nous sommes dans la détresse, nous désirons être assistés. La charité est donc un devoir général de l’humanité, puisque l’égoïsme est irrationnel. Mais, répondrons-nous, tout ce qui fait cette prétendue irrationalité, c’est qu’il est en conflit avec le besoin que nous ressentons parfois d’être secourus à notre tour, et il est, en effet, certain que ces deux tendances se contredisent. Mais pourquoi serait-ce la seconde qui primerait la première ? Sans doute, pour rester d’accord avec soi-même, il faut choisir, une fois pour toutes, entre ces deux conduites ; mais il n’y a pas de raison pour choisir l’une plutôt que l’autre. Il y a une tout autre manière de résoudre l’antinomie : c’est d’être un égoïste conséquent et systématique, de s’appliquer à soi-même la règle qu’on applique aux autres et de se faire une loi de ne rien demander à autrui. La maxime égoïste n’est donc pas plus réfractaire qu’une autre à prendre une forme universelle ; il suffit de la pratiquer avec toutes les conséquences qu’elle implique. Cette rigueur logique sera surtout facile aux hommes qui se sentent capables de se suffire à eux-mêmes en toutes circonstances et sont tout disposés à se passer toujours d’autrui pourvu qu’autrui se passe toujours d’eux. Dira-t-on que dans ces conditions la société humaine devient impossible ? Ce serait faire intervenir des considérations étrangères à l’impératif kantien.

Il est vrai que, dans un autre passage[2], Kant a essayé de

  1. Metaphysik der Sitten, 2e partie, § 30, et Grundlegung der Metaphysik der Sitten édition Hartenstein, t. IV, p. 271.
  2. Grundlegung éd. Hartenstein, t. IV, p. 278.