Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/34

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JE SAIS TOUT

trouva d’excellente humeur pour pousser une pointe en faveur de ses nouveaux amis.

— Vous ne sortez plus assez, lui dit-elle. Je trouve que vous vous engourdissez et que vous ne vous renouvelez pas.

— Voilà du nouveau !

— J’ai fait le connaissance de personnes très aimables à Creville. Vous allez recevoir une invitation que j’ai demandée pour vous. Je suis invitée moi aussi. Nous irons ensemble.

— C’est que… protesta Bigalle.

Sylvie reconnut qu’elle faisait fausse route. Elle assura que les Carlingue étaient des sujets littéraires incomparables, des modèles fort juteux et qu’à recueillir certaines de leurs paroles, un écrivain satirique ne perdrait point son temps. Bigalle dressa l’oreille. De plus, il comprit qu’il n’aurait point la paix chez lui en refusant d’accompagner sa cousine dans cette maison où elle était conviée. Il promit, et Mlle Estoquiau se hâta d’aller en avertir Mme Carlingue qui dissimula soigneusement son triomphe, embrassa la vieille demoiselle sur les deux joues et lui dit : « C’est surtout à vous que nous tenons, soyez en bien persuadée ». Mme Jeansonnet arriva sur ces entrefaites ; elle avait entendu la fin de la conversation ; elle en prit note avec un soin d’autant plus jaloux qu’on négligea de l’inviter. Éternelle erreur, depuis qu’il y a des baptêmes de princes charmants et des mauvaises fées écartées de la fête ! Elle se montra, néanmoins, fort empressée.

Seulement, au sortir de cette maison où elle avair essuyé une grave injure, Mme Jeansonnet s’en fut réfléchir au Parc Monceau. Elle en fit trois fois le tour au petit pas, sans s’arrêter au spectacle extérieur, ce qui est fort bien en ce qui concerne les statues, mais fort dommage en ce qui concerne les fleurs. La promeneuse solitaire était si bien enfoncée dans sa méditation, qu’elle faillit se laisser écraser par un placide équipage de vieille dame dont le cheval obèse allait pourtant au pas le plus ralenti. « Attention ! » fit le cocher qui était habillé en chef de gare. Mais Mme Jeansonnet ne s’aperçut même pas du danger qu’elle venait de courir. Elle s’écria, à la façon de son mari qui pensait tout haut : « Eh ! parbleu, il y a Lanourant !»

Ce compositeur ne composait presque plus, à vrai dire. Il bénéficiait surtout de ses efforts passés. On le photographiait beaucoup, coiffé d’une calotte grecque comme en portaient les concierges du temps de Schaunard, enveloppé frileusement dans une vareuse. Il avait tant voulu, cherché, convoité la gloire que celle-ci étant venue enfin, l’avait trouvé sans forces, légèrement hébété, étourdi par tant d’hommages tardifs, semblable à un vieil homme qui verrait soudain réalisé le rêve de son enfance et manierait avec des doigts malhabiles le beau jouet trop longtemps attendu. Tandis que Mme Jeansonnet évoquait son nom dans l’allée centrale du Parc Monceau, il se préparait à déjeuner chez lui avec quelques amis. Dans une salle à manger comparable à celles des pensions de famille où l’on ne renouvelle ni le mobilier ni le matériel, les serviettes passées dans des ronds divers allant de l’or massif — don royal — au ruolz cabossé, attendaient les invités. Sur un compotier reposaient des poires superbes, en savon, don d’un industriel épris de musique.

— Louise, dit M, Lanourant à sa femme de chambre, ces messieurs sont là ? Oui. Vous les ferez entrer. J’ai fini de travailler.

Assis, il offrait un buste d’Hercule affaissé, un visage sanguin, balafré, congestionné, hérissé de poils blancs, un visage de vieux samouraï, aux prunelles fixes et coléreuses dans une sclérotique jaunâtre. Debout, comme il était exigu, le buste, énorme, écrasait les jambes vacillantes, des jambes étonnamment fluettes, dans leur pantalon d’horrible laine bleue. Le contraste de ces jambes et du buste