Page:Edgar Poe Arthur Gordon Pym.djvu/126

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


regards vers Auguste qui me faisait face, je m’aperçus qu’il était tout d’un coup devenu d’une pâleur mortelle et que ses lèvres tremblaient d’une manière singulière et incompréhensible. Fortement alarmé, je lui adressai la parole, mais il ne répondit pas, et je commençais à croire qu’il avait été pris d’un mal subit, quand je fis attention à ses yeux, singulièrement brillants, et braqués sur quelque objet derrière moi. Je tournai la tête, et je n’oublierai jamais la joie extatique qui pénétra chaque partie de mon être quand j’aperçus un grand brick qui arrivait sur nous, et qui n’était guère à plus de deux milles au large. Je sautai sur mes pieds, comme si une balle de fusil m’avait frappé soudainement au cœur, et, étendant mes bras dans la direction du navire, je restai debout, immobile, incapable de prononcer une syllabe. Peters et Parker étaient également émus, quoique d’une manière différente. Le premier dansait sur le pont comme un fou, en débitant les plus monstrueuses extravagances, entremêlées de hurlements et d’imprécations, pendant que le second fondait en larmes, ne cessant, pendant quelques minutes encore, de pleurer comme un petit enfant.

Le navire en vue était un grand brick-goëlette, bâti à la hollandaise, peint en noir, avec une poulaine voyante et dorée. Il avait évidemment essuyé passablement de gros temps, et nous supposâmes qu’il avait beaucoup souffert de la tempête qui avait été la cause de notre désastre ; car il avait perdu son mât de hune de misaine ainsi qu’une partie de son mur de tribord. Quand nous le vîmes pour la première fois, il était, je