Page:Edgar Poe Arthur Gordon Pym.djvu/136

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mais j’espère ne jamais plus avoir à contempler un rire pareil ; la convulsion de leurs physionomies était absolument effrayante. Dans le fait, il était visible que l’excitation produite dans leurs estomacs vides avait eu un effet violent et instantané, et qu’ils étaient tous effroyablement ivres. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que j’obtins d’eux qu’ils se couchassent ; ils tombèrent presque aussitôt dans un lourd sommeil, accompagné d’une respiration haute et ronflante.

Je me trouvai alors, pour ainsi dire, seul sur le brick, et, certes, mes réflexions étaient de la nature la plus terrible et la plus noire. La seule perspective qui s’offrait à moi était de mourir de faim lentement, ou, en mettant les choses au mieux, d’être englouti par la première tempête qui s’élèverait ; car nous ne pouvions pas, dans notre état d’épuisement, conserver l’espoir de survivre à une nouvelle.

La faim déchirante que j’éprouvais alors était presque intolérable, et je me sentis capable des dernières extrémités pour l’apaiser. Avec mon couteau je coupai un petit morceau de la malle de cuir, et je m’efforçai de le manger ; mais il me fut absolument impossible d’en avaler même une parcelle ; cependant il me sembla qu’en mâchant et en chiquant le cuir par petits fragments j’obtenais un léger soulagement à mes souffrances. Vers le soir, mes compagnons se réveillèrent, un à un, et tous dans un état de faiblesse et d’horreur indescriptible, causé par le vin, dont les fumées étaient maintenant évaporées. Ils tremblaient, comme en proie à une violente fièvre, et imploraient de l’eau avec les cris les plus lamentables. Leur