Page:Edgar Poe Arthur Gordon Pym.djvu/139

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voir des êtres humains aussi complètement émaciés que Peters et Auguste. Si je les avais rencontrés à terre dans leur état actuel, je n’aurais pas soupçonné que je les eusse jamais connus. Leur physionomie avait complètement changé de caractère, si bien que je pouvais à peine me persuader qu’ils étaient bien les mêmes individus avec lesquels j’étais en compagnie peu de jours auparavant. Parker, quoique piteusement réduit, et si faible qu’il ne pouvait lever sa tête de sa poitrine, n’en était cependant pas au même point que les deux autres. Il souffrait avec une grande patience, ne poussait aucune plainte, et tâchait de nous inspirer l’espérance par tous les moyens qu’il pouvait inventer. Quant à moi, bien que j’eusse été malade au commencement du voyage, et que j’aie toujours été d’une constitution délicate, je souffrais moins qu’aucun d’eux ; j’étais moins amaigri, et j’avais conservé à un degré surprenant les facultés de mon esprit, pendant que les autres étaient complètement accablés et semblaient tombés dans une sorte de seconde enfance, grimaçant un sourire niais, comme les idiots, et proférant les plus absurdes bêtises. Par intervalles toutefois, et très-soudainement, ils semblaient revivre, comme inspirés tout d’un coup par la conscience de leur situation ; alors ils sautaient sur leurs pieds comme poussés par un accès momentané de vigueur, et parlaient de la question d’une manière tout à fait rationnelle, mais pleine du plus intense désespoir. Il est bien possible aussi que mes camarades aient eu de leur état la même opinion que moi du mien, et que je me sois rendu involontairement coupable des mêmes extrava-