Page:Edgar Poe Arthur Gordon Pym.djvu/141

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


un grand navire, venant presque en travers de nous, et sans doute à une distance de douze ou quinze milles. Aucun de mes compagnons ne l’avait encore découvert, et je me gardais bien de le leur montrer tout de suite, dans la crainte que nous ne fussions encore frustrés de notre espérance. À la longue, comme il approchait, je vis positivement qu’il avait le cap droit sur nous, avec ses voiles légères portant plein. Je ne pus me retenir plus longtemps, et je le montrai à mes compagnons de souffrance. Ils se dressèrent immédiatement sur leurs pieds, se livrant de nouveau aux plus extravagantes démonstrations de joie, pleurant, riant à la manière des idiots, sautant, piétinant sur le pont, s’arrachant les cheveux, priant et sacrant tour à tour. J’étais si influencé par leur conduite, aussi bien que par cette perspective de délivrance que je considérais maintenant comme sûre, que je ne pus m’empêcher de me joindre à eux, de participer à leurs folies, et de donner pleine liberté à toutes les explosions de ma joie et de mon bonheur, me vautrant et me roulant sur le pont, frappant des mains, criant et faisant mille enfantillages semblables, jusqu’à ce que je fusse rappelé à moi-même et aux dernières limites du désespoir et de la misère humaine, en voyant tout à coup le navire nous présenter maintenant son arrière en plein, et gouverner d’un côté tout à fait opposé à celui où je l’avais d’abord vu se diriger.

Il me fallut quelque temps pour démontrer notre nouveau malheur à mes pauvres camarades. Ils répondaient à toutes mes assertions par des regards fixes et des gestes qui signifiaient qu’ils ne pouvaient pas être dupes de pa-