Page:Edgar Poe Arthur Gordon Pym.djvu/169

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des êtres qui étaient regardés comme appartenant à l’espèce humaine[1]. Mais nous étions cette fois, grâce à Dieu, destinés à nous tromper heureusement ; car bientôt nous aperçûmes un mouvement soudain sur le pont du navire étranger, qui hissa immédiatement le pavillon anglais, et, serrant le vent, gouverna droit sur nous. Une demi-heure après, nous étions dans la chambre. Cette goëlette était

  1. Le cas du brick Polly, de Boston, se présente si naturellement ici, et sa destinée ressemble à tous égards à la nôtre, que je ne puis résister au désir de le citer. Ce navire, de la contenance de 130 tonneaux, fit voile de Boston avec une cargaison de munitions et de vivres, pour Sainte-Croix, le 12 décembre 1811, sous le commandement du capitaine Casneau. Il y avait, sans compter le capitaine, huit personnes à bord ; le second, quatre matelots et le coq, plus un monsieur Hunt, avec une négresse lui appartenant. Le 15, après avoir passé le banc de Georges, il fit une voie d’eau dans un coup de vent de sud-est, et enfin il chavira ; mais le grand mât étant parti par-dessus bord, il se releva bientôt. Ils restèrent dans cette situation, sans feu, et avec très-peu de provisions, pendant une période de cent quatre-vingt-onze jours (du 15 décembre au 20 juin). Le capitaine Casneau et Samuel Bodger, les seuls survivants, furent alors recueillis par le Fame, de Hull, capitaine Featherstone, en retour pour Rio-Janeiro. Quand on les trouva, ils étaient à 28° de latitude nord, 13° de longitude ouest ; ils avaient ainsi dérivé de deux mille milles ! Le 9 juillet, le Fame rencontrait le brick Dromeo, capitaine Parkins, qui débarqua ces deux infortunés à Kennebec. La relation d’où nous tirons ces détails se termine par les lignes suivantes :

    « Il est tout naturel de demander comment ils ont pu flotter dans un si long espace sur la partie la plus fréquentée de l’Atlantique sans avoir été aperçus par qui que ce soit pendant tout ce temps. Plus de douze navires passèrent près d’eux, dont l’un s’approcha au point qu’ils purent voir distinctement les gens sur le pont et dans le gréement, qui les regardaient ; mais, au grand désappointement de ces malheureux glacés et mourant de faim, ceux-ci étouffèrent la voix impérative de la charité, hissèrent de la toile, et les abandonnèrent à leur cruelle destinée. » — E. A. P.