Page:Eekhoud - Kermesses, 1884.djvu/140

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Rika ne refusa pas la gratification de sa maîtresse. Mais maintenant, seule dans sa mansarde au-dessus de l’étable, elle retourne entre ses doigts la blanche piécette sans se décider à courir l’échanger contre une parure de son choix à l’échoppe de Suske Derk, le mercier, là-bas à côté de l’église. Dieu me pardonne, des larmes, de grosses larmes perlent dans les yeux vaguement verts de Rika. Quel chagrin gonfle son cœur de dix-huit ans, à la douce blonde ?

— Ah ! soupire-t-elle, si un de nos garçons du village me conduisait à la kermesse et me parait d’un fichu diapré ! Mais qui s’embarrasse de la pauvre Rika ! Nos Jan courtisent des filles autrement apparentées et dotées ! Baezine Verhulst le sait bien, sans cela te donnerait-elle de quoi t’acheter ce que le plus infime terrassier, le moindre batteur en grange ne refuse pas en ce jour a sa chérie… Qui fera danser ce soir Rika Let dans la salle du Cygne d’Or ?… Personne… Non, baezine Verhulst, ce n’est pas fête pour tout le monde…

Et, des pleurs humectant ses longs cils d’or comme l’aiguail accroché aux barbes des épis, machinalement elle se mire dans un fragment de glace, pendu sous une petite Notre-Dame de Montaigu. Elle ne se trouve pas plus laide que mainte de ses compagnes honorées des attentions d’un cochet ardent et réjoui. Laide, Rika ? Non, certes. À moins que la moisson soit laide en août sur le champ des Verhulst, les nattes blondes de Rika émerveillent. Si vous aimez les cerises, vous rêveriez cueillir les baisers entre ses lèvres charnues et rouges. Ou vous n’entendez rien aux appas d’une jeune dirne de