Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/107

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tandis qu’il travaillait péniblement à se faire jour dans les marais de la littérature, sans voir le but se rapprocher de lui. Et sa solitude était la pire de toutes, car elle fuyait toute sympathie. Il souhaitait que Dorothée le crût aussi heureux qu’il convenait de l’être à son prétendant accepté ; pour ce qui regardait ses travaux, il s’appuyait sur la naïve confiance et le respect d’enfant que Dorothée avait pour lui ; il aimait à l’exciter encore par ses récits, et il s’encourageait ainsi lui-même à espérer. En lui parlant, il lui exposait son œuvre et ses intentions pour l’avenir avec la confiance réfléchie d’un pédagogue ; et, dans ces moments-là, il se débarrassait du froid auditoire imaginaire qui peuplait d’ordinaire les heures pénibles de son travail d’un brouillard confus d’ombres élyséennes.

Quant à Dorothée, que de perspectives nouvelles lui ouvraient ses conversations avec M. Casaubon sur son grand ouvrage, elle qui ne connaissait guère autre chose que la plate Histoire universelle mise à la portée des jeunes filles ! Ce sentiment de tout ce qui se révélait à elle, cet étonnement de se sentir mise en relation plus proche avec les anciens stoïciens et les philosophes de l’époque alexandrine, dont les idées ne différaient pas absolument des siennes, tenait en éveil son ardente aspiration à découvrir une règle de conduite définie, qui mettrait sa vie et sa doctrine à elle en rapport intime avec cette antiquité merveilleuse dont l’influence se communiquerait à ses actions. Elle acquerrait certainement cette science complète. M. Casaubon lui apprendrait tout ; elle se réjouissait d’avance à la pensée d’être initiée aux idées les plus élevées, comme elle se réjouissait à la pensée de son mariage, confondant dans son cœur les vagues notions qu’elle avait de cette double initiation. On aurait tort de croire que Dorothée, en ambitionnant de participer à la science de M. Casaubon, n’eût en vue qu’un simple et secondaire accroissement de