Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/256

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vie trop exclusive et qui n’a malheureusement qu’un seul côté. J’ai beaucoup vu tous ces artistes allemands qui sont ici : je suis venu de Francfort avec l’un d’eux. Il y en a qui sont très bien, brillants même ; mais je n’aimerais pas en arriver, comme eux, à ne plus considérer l’univers autrement qu’au point de vue de l’artiste.

— Je comprends bien cela, dit Dorothée avec sympathie. Et, quand on est à Rome, il vous semble qu’il y a tant de choses qui seraient plus nécessaires dans le monde que les tableaux. Mais, si vous avez le génie de la peinture, ne serait-ce pas bien de vous en servir ? Peut-être pourriez-vous faire de plus belles choses que celles qui sont ici, ou du moins différentes ; cela romprait la monotonie de tous ces tableaux entassés qui se ressemblent.

On ne pouvait se méprendre à cette naïveté et Will se sentit encouragé à une entière franchise.

— Il faudrait un bien rare génie pour une œuvre nouvelle. Le mien, je le crains fort, ne me permettrait même pas de refaire bien ce qui a déjà été fait, ou du moins de le refaire assez bien pour que cela en valût la peine. Et ce n’est pas à force de travail que je réussirais davantage. Quand les choses ne me viennent pas facilement tout de suite, je n’y arrive jamais.

— J’ai entendu M. Casaubon regretter votre manque de persévérance, dit doucement Dorothée. Cette manière de prendre la vie comme un temps de vacances perpétuelles le choquait un peu.

— Oui, je connais l’opinion de M. Casaubon. Lui et moi, nous différons.

La nuance de dédain qui perça dans cette brève repartie blessa Dorothée. Le petit orage de la matinée l’avait rendue d’autant plus sensible à l’endroit de son mari.

— Certainement vous différez, dit-elle avec un certain orgueil. Je ne songeais pas à vous comparer : une puissance