Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/380

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à la pensée qu’il ne leur était pas permis d’entrer dans la chambre de M. Featherstone.

L’aversion du vieillard pour ses parents semblait augmenter à mesure qu’il était moins capable de prendre plaisir à leur lancer des traits mordants. Trop faible pour piquer de ses sarcasmes, il n’en avait qu’une plus forte dose de venin accumulé dans le sang.

Les parents, de leur côté, se méfiant des messages qui leur étaient transmis par l’intermédiaire de Mary Garth, s’étaient présentés en personne à la porte de la chambre à coucher, tous deux en noir, mistress Waule avec un mouchoir déplié entre les mains, et tous deux avec le teint coloré d’un pourpre violet de demi-deuil ; mistress Vincy avec ses joues vermeilles et ses rubans roses était en train d’administrer un cordial à leur frère, et Fred, le vicieux jeune homme au teint blanc, se prélassait dans un large fauteuil.

À peine le vieux Featherstone eut-il aperçu ces personnages funèbres apparaissant en dépit de ses ordres, que la rage le prit, une rage plus puissante que le cordial. Étendu sur une chaise longue et soutenu sur son séant par des coussins, il avait toujours à sa portée sa canne à pomme d’or ; se saisissant de cette arme, il la brandit en avant et en arrière aussi loin qu’elle put aller, comme pour mettre en fuite ces affreux spectres, s’écriant d’une voix rauque :

— Arrière, arrière, mistress Waule !… — Arrière Salomon !

— Oh ! frère, mon frère Pierre ! commença mistress Waule.

Mais Salomon étendit la main pour l’arrêter. C’était un homme à large face, de soixante-dix ans environ, avec de petits yeux vagues ; il avait le caractère plus doux et il se croyait beaucoup plus profond que son frère Pierre. Il ne risquait certainement pas d’éprouver jamais de déceptions de la part de ses semblables ; car ceux-ci ne pouvaient guère