Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/463

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défier et le tourmenter, il voulait gagner la confiance de Dorothée et semer dans son cœur de l’irrévérence, peut-être de l’aversion pour son mari. Quelque motif caché avait certainement amené, chez Will Ladislaw, ce soudain changement de vie, quand il avait rejeté l’assistance de M. Casaubon et renoncé à ses voyages et cette résolution provocante de se fixer dans le voisinage en acceptant, pour servir les projets de M. Brooke, des fonctions aussi éloignées de ses goûts connus, révélait assez clairement que ce motif inavoué avait trait à Dorothée. Pas un instant M. Casaubon ne soupçonna Dorothée de complicité ; il n’avait pas de soupçon sur elle, mais il avait (ce qui n’était guère moins inquiétant), la notion positive que sa tendance à juger la conduite de son mari était accompagnée d’une disposition à regarder favorablement Ladislaw et à se laisser influencer par lui. Sa propre réserve, son orgueil l’avaient empêché de se détromper jamais, dans sa supposition que c’était Dorothée qui avait engagé son oncle à inviter Will à la Grange.

Et maintenant, en recevant la lettre de Will, M. Casaubon dut examiner où était son devoir. Il ne se serait jamais senti à son aise s’il avait qualifié sa manière d’agir d’un autre nom ; mais dans le cas présent, des motifs opposés le rejetaient dans une muette abstention.

En appellerait-il directement à M. Brooke et demanderait-il à ce gênant gentleman de revenir sur sa proposition ? Ou bien consulterait-il sir James Chettam et chercherait-il à s’en faire un allié pour combattre une mesure qui regardait toute la famille ? Dans les deux cas, M. Casaubon sentait qu’il y avait autant de chances d’échouer que de réussir. Impossible de mêler le nom de Dorothée à l’affaire, et à défaut de quelque urgence alarmante, on pouvait s’attendre à voir M. Brooke écouter toutes ses représentations avec une apparente approbation, puis détourner le sujet par un : « Ne craignez rien, Casaubon ! comptez-y, le jeune