Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/520

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l’esprit ne s’écarte pas de la direction qu’il a suivie toute sa vie ; il la poursuit en imagination de l’autre côté de la mort, et regarde en arrière, quelquefois avec le calme divin de la bonté, quelquefois aussi avec les anxiétés mesquines de la préoccupation de soi-même. Dans quelle direction se portait l’esprit de M. Casaubon ? Ses actes en donnent la clef. Il se tenait (sauf quelques réserves particulières d’érudit) pour un chrétien croyant en face des problèmes du présent et des espérances de l’avenir. Mais ce que nous nous efforçons de satisfaire, c’est le désir immédiat. L’état futur, pour lequel les hommes réclament droit de cité, existe déjà dans leur imagination et dans leur amour. Et le désir immédiat de M. Casaubon n’était pas de posséder la communion divine et la lumière dépouillée de tous rayons terrestres ; ses aspirations passionnées s’attachaient, le pauvre homme, comme un brouillard rampant à des endroits pleins d’ombre.

Dorothée avait vu Lydgate partir à cheval, et elle était venue au jardin avec l’idée de rejoindre son mari. Mais elle hésita, craignant de lui déplaire par sa présence ; son ardeur, continuellement repoussée, avec le souvenir intense qu’elle en gardait, ne faisait qu’augmenter ses craintes, et elle errait lentement autour des bouquets d’arbres les plus rapprochés, lorsqu’elle le vit s’avancer. Alors elle marcha à sa rencontre, et elle eût pu en cet instant représenter pour lui un ange envoyé du ciel avec la promesse que les courtes heures qui lui restaient à vivre seraient encore remplies de cet amour fidèle qui s’attache d’autant plus à une douleur qu’il comprend. Le regard de M. Casaubon, en réponse au sien, fut si glacé, qu’elle sentit augmenter sa timidité ; pourtant, elle se rapprocha de lui et passa sa main sous le bras de son mari. Celui-ci laissa ses mains croisées derrière son dos et permit à peine au bras suppliant de Dorothée de s’appuyer à son bras rigide.