Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/519

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Avez-vous fait part à madame Casaubon de ce que vous venez de me dire ?

— En partie, je veux dire des éventualités de votre maladie.

Lydgate allait expliquer comment il en avait parlé à Dorothée, mais M. Casaubon, avec un désir de terminer la conversation auquel on ne pouvait se méprendre, agita légèrement la main et répétant : « Je vous remercie », passa une remarque sur la beauté de cette journée.

Lydgate, convaincu que son malade désirait rester seul, le quitta bientôt ; et la forme noire, les mains derrière le dos et la tête penchée en avant, continua à parcourir l’allée où les sombres ifs faisaient à sa mélancolie une compagnie muette, et où les petites ombres des oiseaux et des feuilles, traversant parfois les flots de lumière que formaient les rayons de soleil, passaient furtivement et en silence à côté de lui, comme en présence d’une grande douleur. Il y avait là un homme qui, pour la première fois, plongeait ses yeux dans ceux de la mort, qui passait par un de ces rares moments d’épreuve où nous sentons la vérité d’un lieu commun aussi différente de ce qu’il nous apparaît dans la vie ordinaire, que la vision de l’eau sur la terre est différente de la vision délirante de l’eau quand elle nous fait défaut pour rafraîchir nos lèvres brûlantes. Quand le lieu commun : « Nous devons tous mourir » se transforme tout à coup dans ce sentiment poignant : « Je dois mourir, et bientôt ! » alors la mort nous saisit à bras le corps et ses doigts sont cruels ; après cela elle peut nous prendre dans ses bras comme l’a fait autrefois notre mère, et notre dernier moment de discernement terrestre et confus peut ressembler au premier.

Pour M. Casaubon, c’était comme s’il se trouvait soudain sur le bord sombre d’une rivière, entendant le bruit des rames qui approchaient, ne distinguant pas encore les formes, mais attendant l’appel fatal. À une pareille heure