Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/62

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— Mon Dieu ! que de choses vraies auxquelles les esprits vulgaires seuls font attention !

— Les esprits vulgaires me paraissent alors fort utiles, et je regrette que la mère de M. Casaubon n’ait pas eu un esprit plus vulgaire ; elle l’aurait peut-être mieux élevé.

Après avoir lancé cette légère flèche, Célia eut un peu peur et quelque envie de s’enfuir. Les sentiments de Dorothée s’étaient amoncelés sa fond de son cœur comme une avalanche et il ne pouvait plus y avoir de long prélude.

— Il faut que je te dise, Célia, que je suis fiancée à M. Casaubon.

Célia pâlit horriblement, et le bonhomme en papier qu’elle était en train de confectionner pour les enfants du pasteur risqua bien cette fois d’y laisser une de ses jambes ; mais Célia prenait toujours grand soin de ce qu’elle tenait entre ses doigts ; elle déposa bien vite le fragile objet et demeura immobile et silencieuse pendant quelques instants. Quand elle put parler, une larme brillait dans ses yeux.

— Oh ! Dodo !… Puisses-tu être heureuse !

Sa tendresse de sœur dominait tout autre sentiment, et ses craintes étaient les craintes de l’affection.

Dorothée était encore froissée et agitée.

— Est-ce donc tout à fait décidé ? demanda Célia d’une voix basse et craintive ; et mon oncle le sait-il ?

— J’ai accepté la demande de M. Casaubon. Mon oncle m’a apporté la lettre qui la contenait ; il le savait déjà auparavant.

— Je te demande pardon, Dodo, si j’ai dit quelque chose qui ait pu te blesser, reprit Célia avec un faible sanglot.

Elle n’eût jamais pensé qu’elle se sentirait émue comme elle l’était alors. Il y avait quelque chose de funèbre dans toute l’affaire, et M. Casaubon lui faisait l’effet du ministre officiant sur lequel il serait indécent de faire des remarques.