Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/61

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Dorothée songeait qu’il serait bien d’apprendre à sa sœur le changement survenu dans leur situation respective depuis la dernière visite de M. Casaubon à la Grange, il n’était pas bien de sa part de la laisser plus longtemps dans l’ignorance de ce qui devait naturellement modifier son attitude envers lui ; mais comment ne pas hésiter à le lui dire ? Dorothée s’accusait de faiblesse dans sa timidité, elle trouvait odieux d’avoir de ces petites craintes et de faire de ces petits calculs à propos de ses actions ; mais en cet instant elle cherchait à se mettre le mieux en garde possible contre les arguments terre à terre de sa sœur.

Célia interrompit sa rêverie, et lui épargna la difficulté de prendre une décision en disant de sa voix légèrement gutturale et de son petit ton tranquille qui avait toujours l’air de faire une remarque indifférente ou de parler entre parenthèses :

— Attendons-nous à dîner quelque autre convive que M. Casaubon ?

— Pas que je sache.

— J’espère que s’il vient, au moins je ne l’entendrai pas manger sa soupe.

— Qu’y a-t-il donc de particulier dans sa manière de manger la soupe ?

— Vraiment, Dodo, n’entends-tu pas le bruit qu’il fait, en raclant sa cuiller avec ses dents ? Et puis il cligne toujours des yeux avant de parler. Je ne sais pas si Locke avait l’habitude de cligner ; mais, si tel était son cas, je plains les gens qui étaient assis en face de lui.

— Célia, dit Dorothée avec une solennelle gravité, ne fais plus d’observations de ce genre, je t’en prie.

— Pourquoi pas ? Elles sont absolument vraies, reprit Célia qui avait ses raisons de continuer, bien qu’une certaine crainte commençât à l’envahir.