Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/69

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savoir son adresse à ses amis, peut avoir un point certain quelconque dans l’univers. Nul ne sait où ira Brooke ! Il ne faut pas compter sur Brooke ! Voilà ce qu’on dit de vous, à parler franchement ; allons, soyez donc plus sérieux. Quel agrément d’aller aux sessions quand chacun vous regardera en dessous et que vous arriverez avec une mauvaise conscience et la bourse vide ?

— Je ne prétends pas discuter politique avec une dame, dit M. Brooke d’un ton d’indifférence aimable, mais avec l’intuition peu agréable que mistress Cadwallader, par cette attaque, venait d’ouvrir la campagne dans laquelle il s’était engagé par quelques démarches trop hardies. Les personnes de votre sexe ne sont pas des penseurs, vous savez : Varium et mutabile semper… etc. Vous ne connaissez pas Virgile ; j’ai connu…

M. Brooke se souvint à temps qu’il n’avait pas connu personnellement le poète du siècle d’Auguste.

— J’allais dire le pauvre Stoddart, vous savez. Vous autres femmes, vous êtes toujours opposées à une attitude indépendante et vous blâmez les hommes qui ne s’occupent que de la recherche de la vérité et de ces graves sujets. Et il n’y a pas un coin de la province où l’on pense plus étroitement que chez nous. Je n’ai pas l’intention de jeter la pierre à mes voisins, vous savez. Mais il faut que quelqu’un entre dans la voie libérale, et, si ce n’est pas moi, qui sera-ce, je vous prie ?

— Qui ? Mais n’importe quel gueux parvenu, sans position et sans naissance. Les gens de condition devraient dépenser chez eux leur folie d’indépendance et ne pas la colporter au dehors. Et vous qui êtes sur le point de marier votre nièce, autant dire votre fille… à l’un de nos meilleurs gentilshommes !… Sir James en serait fort ennuyé ; il lui serait par trop pénible de vous voir changer de cause et servir de point de ralliement aux whigs.