Page:Emile Zola - L’Argent.djvu/42

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— À propos, la dame qui était là tout à l’heure vous a connu autrefois, oh, il y a longtemps.

— Ah ! Où donc ?

— Rue de la harpe, en 52.

Si maître qu’il fût de lui, Saccard devint pâle. Un tic nerveux tira sa bouche. Ce n’était point qu’il se rappelât à cette minute, la gamine culbutée dans l’escalier : il ne l’avait même pas sue enceinte, il ignorait l’existence de l’enfant. Mais le rappel des misérables années de ses débuts lui était toujours désagréable.

— Rue de la Harpe, oh ! je n’y ai habité que huit jours lors de mon arrivée à Paris, le temps de rechercher un logement… Au revoir !

— Au revoir !  accentua Busch, qui se trompa, voyant un aveu dans cet embarras, et qui déjà cherchait de quelle façon large il exploiterait l’aventure.

De nouveau dans la rue, Saccard retourna machinalement vers la place de la Bourse. Il était tout frissonnant, il ne regarda même pas la petite madame Conin, dont la jolie figure blonde souriait, à la porte de la papeterie. Sur la place, l’agitation avait grandi, la clameur du jeu venait battre les trottoirs grouillant de monde, avec la violence débridée d’une marée haute. C’était le coup de gueule de trois heures moins un quart, la bataille des derniers cours, l’enragement à savoir qui s’en irait les mains pleines. Et, debout à l’angle de la rue de la Bourse en face du péristyle, il croyait reconnaître, dans la bousculade confuse, sous les colonnes, le baissier Moser et le haussier Pillerault, tous les deux aux prises ; tandis qu’il s’imaginait entendre, sortie du fond de la grande salle, la voix aiguë de l’agent de change Mazaud, que couvraient par moments les éclats de Nathansohn, assis sous l’horloge, à la coulisse. Mais une voiture, qui rasait le ruisseau, faillit l’éclabousser. Massias sauta, avant même que le cocher eût arrêté, monta les marches d’un bond, apportant, hors d’haleine, le dernier ordre d’un client.

Et lui, toujours immobile et debout, les yeux sur la