Page:Emile Zola - La Bête humaine.djvu/35

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breux, que sans cesse traversaient des trains, dont on distinguait seulement les vitres éclairées, une file de petites fenêtres mouvantes. Des feux verts s’étaient allumés, quelques lanternes dansaient au ras du sol. Et rien autre, rien qu’une immensité noire, où seules apparaissaient les marquises des grandes lignes, pâlies d’un faible reflet de gaz. Tout avait sombré, les bruits eux-mêmes s’assourdissaient, il n’y avait plus que le tonnerre de la machine, ouvrant ses purgeurs, lâchant des flots tourbillonnants de vapeur blanche. Une nuée montait, déroulant comme un linceul d’apparition, et dans laquelle passaient de grandes fumées noires, venues on ne savait d’où. Le ciel en fut obscurci encore, un nuage de suie s’envolait sur le Paris nocturne, incendié de son brasier.

Alors, le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le mécanicien demandât la voie. Il y eut deux coups de sifflet, et là-bas, près du poste de l’aiguilleur, le feu rouge s’effaça, fut remplacé par un feu blanc. Debout à la porte du fourgon, le conducteur-chef attendait l’ordre du départ, qu’il transmit. Le mécanicien siffla encore, longuement, ouvrit son régulateur, démarrant la machine. On partait. D’abord, le mouvement fut insensible, puis le train roula. Il fila sous le pont de l’Europe, s’enfonça vers le tunnel des Batignolles. On ne voyait de lui, saignant comme des blessures ouvertes, que les trois feux de l’arrière, le triangle rouge. Quelques secondes encore, on put le suivre, dans le frisson noir de la nuit. Maintenant, il fuyait, et rien ne devait plus arrêter ce train lancé à toute vapeur. Il disparut.