Page:Emile Zola - La Fortune des Rougon.djvu/381

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abattu d’un coup de feu. C’était la République qui dormait avec Miette, dans un pan du drapeau rouge. Ah ! misère, elles étaient mortes toutes les deux ! elles avaient un trou saignant à la poitrine, et voilà ce qui lui barrait la vie maintenant, les cadavres de ses deux tendresses. Il n’avait plus rien, il pouvait mourir. Depuis Sainte-Roure, c’était là ce qui lui avait donné cette douceur d’enfant, vague et stupide. On l’aurait battu sans qu’il le sentît. Il n’était plus dans sa chair, il était resté agenouillé auprès de ses mortes bien-aimées, sous les arbres, dans la fumée âcre de la poudre.

Mais le borgne s’impatientait ; il poussa Mourgue, qui se faisait traîner, il gronda :

— Allez donc, je ne veux pas coucher ici.

Silvère trébucha. Il regarda à ses pieds. Un fragment de crâne blanchissait dans l’herbe. Il crut entendre l’allée étroite s’emplir de voix. Les morts l’appelaient, les vieux morts, dont les haleines chaudes, pendant les soirées de juillet, les troublaient si étrangement, lui et son amoureuse. Il reconnaissait bien leurs murmures discrets. Ils étaient joyeux, ils lui disaient de venir, ils promettaient de lui rendre Miette dans la terre, dans une retraite encore plus cachée que ce bout de sentier. Le cimetière, qui avait soufflé au cœur des enfants, par ses odeurs grasses, par sa végétation noire, les âpres désirs, étalant avec complaisance son lit d’herbes folles, sans pouvoir les jeter aux bras l’un de l’autre, rêvait, à cette heure, de boire le sang chaud de Silvère. Depuis deux étés, il attendait les jeunes époux.

— Est-ce là ? demanda le borgne.

Le jeune homme regarda devant lui. Il était arrivé au bout de l’allée. Il aperçut la pierre tombale, et il eut un tressaillement. Miette avait raison, cette pierre était pour elle. Cy gist… Marie… morte. Elle était morte, le bloc avait roulé sur elle. Alors, défaillant, il s’appuya sur la pierre glacée. Comme elle était tiède autrefois, lorsqu’ils