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LES ROUGON-MACQUART.

représentait des mois de pain et de fromage, des hivers sans feu, des étés de travaux brûlants, sans autre soutien que quelques gorgées d’eau. Il avait aimé la terre en femme qui tue et pour qui on assassine. Ni épouse, ni enfants, ni personne, rien d’humain : la terre ! Et voilà qu’il avait vieilli, qu’il devait céder cette maîtresse à ses fils, comme son père la lui avait cédée à lui-même, enragé de son impuissance.

— Voyez-vous, monsieur Baillehache, il faut se faire une raison, les jambes ne vont plus, les bras ne sont guère meilleurs, et, dame ! la terre en souffre… Ça aurait encore pu marcher, si l’on s’était entendu avec les enfants…

Il jeta un coup d’œil sur Buteau et sur Jésus-Christ, qui ne bougèrent pas, les yeux au loin, comme à cent lieues de ce qu’il disait.

— Mais, quoi ? Voulez-vous que je prenne du monde, des étrangers qui pilleront chez nous ? Non, les serviteurs, ça coûte trop cher, ça mange le gain, au jour d’aujourd’hui… Moi, je ne peux donc plus. Cette saison, tenez ! des dix-neuf setiers que je possède, eh bien ! j’ai eu à peine la force d’en cultiver le quart, juste de quoi manger, du blé pour nous et de l’herbe pour les deux vaches… Alors, ça me fend le cœur, de voir cette bonne terre qui se gâte. Oui, j’aime mieux tout lâcher que d’assister à ce massacre.

Sa voix s’étrangla, il eut un grand geste de douleur et de résignation. Près de lui, sa femme, soumise, écrasée par plus d’un demi-siècle d’obéissance et de travail, écoutait.

— L’autre jour, continua-t-il, en faisant ses fromages, Rose est tombée le nez dedans. Moi, ça me casse, rien que de venir en carriole au marché… Et puis, la terre, on ne l’emporte pas avec soi, quand on s’en va. Faut la rendre, faut la rendre… Enfin, nous avons assez travaillé, nous voulons crever tranquilles… N’est-ce pas, Rose ?

— C’est ça même, comme le bon Dieu nous voit ! dit la vieille.