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POT-BOUILLE

doute son thé modeste ne valait pas leurs concerts à grand orchestre. Mais, patience ! quand ses deux filles seraient mariées, et qu’elle aurait deux gendres et leurs familles pour emplir son salon, elle aussi ferait chanter des chœurs.

— Prépare-toi, souffla-t-elle à l’oreille de Berthe.

On était une trentaine, et assez serrés, car on n’ouvrait pas le petit salon, qui servait de chambre à ces demoiselles. Les nouveaux venus échangeaient des poignées de main. Valérie s’était assise près de madame Juzeur, pendant que Bachelard et Gueulin faisaient tout haut des réflexions désagréables sur Théophile Vabre, qu’ils trouvaient drôle d’appeler « bon à rien ». Dans un angle, M. Josserand, qui s’effaçait chez lui, à ce point qu’on l’aurait pris pour un invité, et qu’on le cherchait toujours, même quand on l’avait devant soi, écoutait avec effarement une histoire racontée par un de ses vieux amis : Bonnaud, il connaissait Bonnaud, l’ancien chef de la comptabilité au chemin de fer du Nord, celui dont la fille s’était mariée, le printemps dernier ? eh bien ! Bonnaud venait de découvrir que son gendre, un homme très bien, était un ancien clown, qui avait vécu pendant dix ans aux crochets d’une écuyère.

— Silence ! silence ! murmurèrent des voix complaisantes.

Berthe avait ouvert le piano.

— Mon Dieu ! expliqua madame Josserand, c’est un morceau sans prétention, une simple rêverie… Monsieur Mouret, vous aimez la musique, je crois. Approchez-vous donc… Ma fille le joue assez bien, oh ! en simple amateur, mais avec âme, oui, avec beaucoup d’âme.

— Pincé ! dit Trublot à voix basse. Le coup de la sonate.