Page:Emile Zola - Une page d'amour.djvu/194

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cette certitude lui suffisait, elle employait les journées à guetter le retour de la santé, heureuse d’une nuance, d’un regard brillant, d’un geste gai. À chaque heure, elle retrouvait sa fille davantage, avec ses beaux yeux et ses cheveux qui redevenaient souples. Il lui semblait qu’elle lui donnait la vie une seconde fois. Plus la résurrection était lente, et plus elle en goûtait les délices, se souvenant des jours lointains où elle la nourrissait, éprouvant, à la voir reprendre des forces, une émotion plus vive encore qu’autrefois, lorsqu’elle mesurait ses deux petits pieds dans ses mains jointes, pour savoir si elle marcherait bientôt.

Cependant, une inquiétude lui restait. À plusieurs reprises, elle avait remarqué cette ombre qui blémissait le visage de Jeanne, tout d’un coup méfiante et farouche. Pourquoi, au milieu d’une gaieté, changeait-elle ainsi brusquement ? Souffrait-elle, lui cachait-elle quelque réveil de la douleur ?

— Dis-moi, ma chérie, qu’as-tu ?… Tu riais tout à l’heure, et te voici le cœur gros. Réponds-moi, as-tu bobo quelque part ?

Mais Jeanne, violemment, tournait la tête, s’enfonçait la face dans l’oreiller.

— Je n’ai rien, disait-elle d’une voix brève. Je t’en prie, laisse-moi.

Et elle gardait des rancunes d’une après-midi, les yeux fixés sur le mur, s’entêtant, tombant à de grandes tristesses que sa mère désolée ne pouvait comprendre. Le docteur ne savait que dire ; les accès se produisaient toujours lorsqu’il était là, et il les attribuait à l’état nerveux de la malade. Surtout il recommandait qu’on évitât de la contrarier.

Une après-midi, Jeanne dormait. Henri, qui l’avait trouvée très-bien, s’était attardé dans la chambre,