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LE REQUIEM DU CORBEAU.

Le premier moment d’indignation passé, l’oncle Zacharias redevint lui-même. « Tobie, s’écria-t-il, le diable a rendu ses comptes, je lui pardonne. Tiens-moi ce Hans devant les yeux. Ah ! je me sens revivre ! Maintenant, silence, écoutez ! »

Et maître Zacharias, le front inspiré, s’assit gravement au clavecin. Moi, j’étais en face de lui, je tenais le corbeau par le bec ; derrière, Hâselnoss levait la chandelle ; et l’on ne pouvait voir de tableau plus bizarre que ces trois figures : Hans, l’oncle Zacharias et Hâselnoss, sous les poutres hautes et vermoulues du plafond. Je les vois encore, éclairées par la lumière tremblotante, ainsi que nos vieux meubles, dont les ombres vacillaient contre la muraille décrépite.

Aux premiers accords, mon oncle parut se transformer, ses grands yeux bleus brillèrent d’enthousiasme ; il ne jouait pas devant nous, mais dans une cathédrale, devant une assemblée immense, pour Dieu lui-même !

Quel chant sublime ! tour à tour sombre, pathétique, déchirant et résigné ; puis tout à coup, au milieu des sanglots, l’espérance déployant ses ailes d’or et d’azur. Oh ! Dieu, est-il possible de concevoir de si grandes choses !

C’était un Requiem, et durant une heure, l’inspiration n’abandonna point une seconde l’oncle Zacharias.

Hâselnoss ne riait plus. Insensiblement sa figure railleuse avait pris une expression indéfinissable. Je crus qu’il s’attendrissait ; mais bientôt je le vis faire des mouvements nerveux, serrer le poing, et je m’aperçus que quelque chose se débattait dans les basques de son habit.

Quand mon oncle, épuisé par tant d’émotions, s’appuya le front au bord du clavecin, le docteur tira de sa grande poche le chat, qu’il avait étranglé.

« Hé ! hé ! hé ! fit-il, bonsoir, maître Zacharias, bonsoir. Nous avons chacun notre gibier ; hé ! hé ! hé ! vous avez fait un Requiem pour le corbeau Hans, il s’agit maintenant de faire un Alléluia pour votre chat. — Bonsoir !… »

Mon oncle était tellement abattu, qu’il se contenta de saluer le docteur d’un mouvement de tête, en me faisant signe de le reconduire.

Or, cette nuit même, mourut le grand-duc Yéri-Péter, deuxième du nom, et comme Hâselnoss traversait la rue, j’entendis les cloches de la cathédrale se mettre lentement en branle. En rentrant dans la chambre, je vis l’oncle Zacharias debout.

« Tobie, me dit-il d’une voix grave, va te coucher, mon enfant, va te coucher ; il faut que j’écrive tout cela cette nuit, de crainte d’oublier. »

Je me hâtai d’obéir, et je n’ai jamais mieux dormi.

Le lendemain, vers neuf heures, je fus réveillé par un grand tumulte. Toute la ville était en l’air, on ne parlait que de la mort du grand-duc.

Maître Zacharias fut appelé au château. On lui commanda le Requiem de Yéri-Péter II, œuvre qui lui valut enfin la place de maître de chapelle, qu’il ambitionnait depuis si longtemps. Ce Requiem n’était autre que celui de Hans. Aussi l’oncle Zacharias, devenu un grand personnage, depuis qu’il avait cinq cents thalers à dépenser par an, me disait souvent à l’oreille :

« Hé ! neveu, si l’on savait que c’est pour le corbeau que j’ai composé mon fameux Requiem, nous pourrions encore aller jouer de la clarinette aux fêtes de village. Ah ! ah ! ah ! » et le gros ventre de mon oncle galopait d’aise.

Ainsi vont les choses de ce monde.


FIN DU REQUIEM DU CORBEAU