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LA MAISON FORESTIÈRE.

tie, mais, quand on voit chasser le Comte-Sauvage, on est fier tout de même d’avoir un pareil maître.

— Ça, c’est vrai, maître Honeck ; seulement, voyez-vous, nous avons à craindre de ne pas forcer la bête.

— Eh bien ! eh bien ! on la forcera demain ; ce qu’on a tout de suite ne vaut pas la peine qu’on le ramasse. Mais taisons-nous ; maintenant ça recommence par ici : Écoute ! »

La trompe de Vittikâb grondait comme le tonnerre dans la vallée. Honeck se pencha ; il ne vit pas le comte, mais toute la meute qui se dirigeait comme une flèche vers une gorge profonde, à cinq ou six cents pas sur la gauche du plateau : c’est la gorge du Pot-de-Fer ; on l’appelle ainsi, parce qu’elle se termine en cul-de-sac par une roche noire de cent pieds, debout au fond et creusée en forme de pot. La gorge elle-même, en fer à cheval, est bordée des deux côtés par des rochers à pic. Honeck, en voyant les chiens partis dans cette direction, fit entendre un cri :

« Nous la tenons… Elle est entrée dans le Pot-de-Fer !

— Maître Honeck, dit Rébock, je voudrais bien le croire ; mais, sauf votre respect, elle est trop maligne pour ça.

— C’est une bête étrangère qui ne connaît pas encore le pays, s’écria Zaphéri, » en redescendant la brèche.

Rébock le suivit à moitié convaincu. Au pied du plateau, ils remontèrent à cheval, et, longeant la crête, cinq minutes après ils arrivaient à cinquante pas du précipice. Honeck, qui ne se possédait plus de joie, sautant à ! terre et jetant la bride à l’autre, s’écria :

« Eh bien ! eh bien ! tu l’entends !… la bataille est déjà commencée… Est-ce que j’avais raison ? »

Et, sans attendre la réponse, il courut à travers les broussailles, tandis que Rébock mettait aussi pied à terre, et se dépêchait d’attacher les chevaux au tronc d’un petit hêtre. Cela fait, il rejoignit Honeck en courant.

Un grand bourdonnement de voix et de cris arrivait au-dessus du Pot-de-Fer ; il était facile de reconnaître aux hurlements, aux claquements des mâchoires, aux bruissements de toute sorte qui s’élevaient de l’abîme, que toute la meute donnait à la fois, et que la bête résistait avec rage.

Les deux veneurs, frémissant d’enthousiasme, s’avancèrent jusqu’au bord du précipice et s’inclinèrent pour voir ce qui se passait en bas ; mais à peine eurent-ils regardé qu’ils devinrent tout pâles. C’est qu’ils voyaient une chose qu’on n’avait jamais vue avant eux, monsieur Théodore, et plaise à Dieu qu’on n’en voie jamais de semblable par la suite des temps !

Et d’abord figurez-vous cet immense entonnoir large de cent pieds, profond de soixante, avec ses rochers à pic, luisants comme du bronze, où coule une eau plus froide que la glace, été comme hiver. Au-dessus le soleil chauffe les bruyères, les insectes tourbillonnent par milliards, on sent la vie et la chaleur qui vous arrivent de tous côtés ; mais, dans l’intérieur de cette espèce de bastion, le soleil ne luit qu’en plein midi. Quand vous regardez au fond, vous voyez d’abord cinq ou six vieux houx qui veulent toute la chaleur pour eux, et s’étendent les branches en avant pour l’empêcher de descendre. Plus bas, à travers leurs feuilles, vous découvrez un tas de roches tranchantes, entre lesquelles coule un filet d’eau sur des cailloux noirs.

Le Seigneur n’a rien mis là-dedans pour l’agrément des yeux ; il n’y a ni mousse, ni verdure, ni rien : c’est un véritable coupe-gorge. On y prend quelquefois de jeunes loups et de jeunes renards, mais jamais des vieux ; parce qu’une fois qu’ils ont eu le bonheur d’en sortir, l’idée ne leur vient plus d’y rentrer.

La seule chose un peu curieuse qu’on y trouve, c’est un trou rond, en forme de porte, à dix ou douze pieds au-dessus du ruisseau, et juste au milieu de la roche noire du fond. D’où vient ce trou ? Je n’en sais rien ; c’est une chose naturelle, comme on en voit tant d’autres, et qui semble avoir été faite par les hommes. Quelques gros quartiers de roc au-dessous vous aident à y monter, mais à quoi bon ? Il n’y a pas quatre pieds de profondeur.

Eh bien, à cinquante ou soixante mètres sur leur gauche, Rébock et Honeck virent dans cette espèce de niche un être poilu comme un ours, haut de six pieds, et qui n’était ni homme ni bête ; car s’il avait deux jambes comme nous, des jambes sèches un peu cagneuses, il avait aussi des griffes ; s’il avait des bras, il avait aussi des mains longues d’une aune ; s’il avait une tête d’homme, avec des yeux en face, il avait aussi des oreilles de loup, un nez plat, la lèvre fendue au milieu, laissant voir d’énormes dents blanches ; et, de plus, il avait une telle abondance de cheveux jaunâtres, qu’ils lui tombaient tout autour de de ses grosses épaules comme une crinière. Et, si cet être était naturellement horrible à voir, on peut se figurer sa mine lorsqu’il se battait contre les chiens burckars, faisant tourbillonner avec une force terrible, une branche énorme arrachée au tronc d’un vieux chêne tombé en travers du précipice, roulant