Page:Erckmann-Chatrian - Histoire d’un conscrit de 1813.djvu/49

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Mais lui, sans me répondre, murmura :

« Oui, oui, voilà les grandes nations militaires… voilà la gloire ! »

Il hochait là tête et s’était courbé tout rêveur, ses gros sourcils gris froncés.

Je ne savais que penser de tout cela, lorsque, se redressant, il me dit :

« Dans ce moment, Joseph, il y a quatre cent mille familles qui pleurent en France : notre Grande-Armée a péri dans les glaces de Russie ; tous ces hommes, jeunes et vigoureux, que nous avons vus passer durant deux mois, sont enterrés dans la neige. La nouvelle est arrivée cet après-midi. Quand on pense à cela, c’est épouvantable ! »

Moi, je me taisais ; ce que je voyais de plus clair, c’est que nous allions bientôt avoir une nouvelle conscription, comme après toutes les campagnes, et que cette fois les boiteux pourraient bien en être. Cela me rendait tout pâle, et la prédiction de Pinacle me faisait dresser les cheveux sur la tête.

« Va-t’en, Joseph, couche-toi tranquillement, me dit le père Goulden ; moi, je n ai pas sommeil, je vais rester là… tout cela me bouleverse. Tu n’as rien remarqué en ville ?

— Non, monsieur Goulden. »

J’entrai dans ma chambre et je me couchai. Longtemps