Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/104

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disposition qu’aujourd’hui ; seulement, maintenant, juges, jurés, avocats, tout ce monde porte la barbe ou la moustache, tandis qu’alors tous étaient bien rasés, moins les gendarmes.

Pendant que ma mère déposait, un monsieur répétait en français ce qu’elle avait dit en patois. Moi, je n’y faisais pas grande attention, occupé que j’étais à regarder mon père qui me regardait aussi ; mais, à un moment, dans l’affection qu’elle y mettait, ma mère haussa fort la voix, et, me retournant, je vis que tout le monde considérait cette grande femme bien faite sous ses méchants vêtements, qui avait une belle figure, des cheveux noirs et deux yeux qui brillaient tandis qu’elle parlait pour son homme.

Lorsqu’elle eut fini, le procureur du roi se leva et fit son réquisitoire avec de grands gestes et des éclats de voix qui résonnaient sous la voûte. Je ne comprenais pas tout ce qu’il disait ; pourtant il me semblait qu’il tâchait de faire entendre aux douze messieurs du jury que de longtemps mon père avait l’idée d’assassiner Laborie. Ce qui le prouvait, à son dire, c’était le propos tenu à Mascret quelque temps auparavant, qu’il ferait un malheur si on tuait sa chienne, et cela étant, il méritait la mort.

On doit penser en quel état nous étions ma mère et moi en entendant ce procureur parler de mort. Pour mon père, il n’avait pas l’air de l’écouter, et son regard fiché sur nous semblait