Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/113

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des Barris, et un instant après, nous étions dans la campagne, sur la grande route.


Ma mère, me tenant par la main pour m’aider, marchait le petit pas. Par moments, elle soupirait fort, comme si elle eût reçu un mauvais coup, en songeant à la rude vie de galère qu’allait mener mon père là-bas : où ? nous ne savions. Pourtant, si elle était triste à la mort, elle était moins angoissée qu’en venant, car la terrible image de la guillotine avait disparu de son imagination ; mais il lui restait l’épouvantable pensée de son pauvre Martissou séparé d’elle à tout jamais, et crevant au bagne, comme avait dit le comte de Nansac, de chagrin et de misère, sous le bâton des argousins.

À Saint-Laurent-du-Manoir, proche un bouchon, une grosse charrette de roulage, attelée de quatre forts chevaux, était arrêtée. Nous avions dépassé l’endroit de deux ou trois cents pas, quand derrière nous se fit entendre le bruit des grelots que les chevaux avaient à leur collier. Celui qui les conduisait était un grand gaillard avec une blouse roulière, la pipe à la bouche, qui faisait claquer son fouet à tour de bras, tandis que, sur la bâche, un petit chien loulou blanc courait d’un bout à l’autre de la carriole en jappant. Aussitôt que l’équipage nous eut rejoints, l’homme nous accosta sans façon et demanda à ma mère où nous allions ; sur sa réponse, il lui dit :