Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/282

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— À cette heure, conclut-elle, il n’est plus à propos que tu parles à Lina.

Oyant ça, je restai tout ébahi, la regardant fixement, comme si je n’avais pas compris. Pourtant, bientôt je me repris et lui dis que, s’il ne m’était plus permis de parler à sa fille, personne au monde ne pouvait m’empêcher de l’aimer, tant que j’aurais vie au corps.

— Pour ça, me dit-elle, je n’y peux rien ; mais je ne veux plus que tu fréquentes à la maison, ni que tu la voies dehors.

Ayant ainsi prononcé, la Mathive s’en alla rejoindre sa fille qui me regardait tristement de loin, et moi, je m’en fus tout déferré.

Ce domestique qu’elle avait loué était un garçon de la Séguinie, qui avait travaillé chez eux comme journalier et qui lui avait convenu. C’était un fort ribaud qui avait les épaules larges, le corps trapu, la figure bête, et avec ça voulait faire le faraud. Pour le reste, c’était une brute incapable de bons sentiments, et, à part son intérêt, ne voyant que les choses qui lui crevaient les yeux. Aussitôt qu’il s’aperçut que la Mathive le voyait d’un bon œil, et ça fut d’abord, il se mit à trancher du maître, et se donna des airs de commander. Il fut bientôt nippé comme un coqueplumet de village, avec de bonnes chemises de toile demi-fine, une cravate de soie, un chapeau gris, une belle blouse et des bottes. Il n’était pas depuis un mois à Puypautier, qu’il connaissait le sac aux louis d’or de la