Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/322

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Comme je l’ai déjà dit, ces contes de vieilles ne m’effrayaient pas, et j’allais souvent à ce poste, parce qu’il était bon pour tout gibier. Loups, sangliers, renards, blaireaux, lièvres, y montaient passer, du diable au loin ; et puis, à cause de la mauvaise réputation du lieu, personne n’y venait au guet, en sorte que la place était toujours libre.

Une nuit, j’étais là, assis sur une racine qui sortait de terre, pareille à l’échine de quelque monstrueux serpent, et, adossé à l’arbre, le bassinet de mon fusil à l’abri sous ma veste, je songeais. Il faisait un brouillard humide que la lune, à son premier quartier, ne pouvait percer entièrement. Elle éclairait pourtant quelque peu la terre, à travers le rideau de brume, assez pour de bons yeux comme les miens en ce temps-là. Autour de moi, les feuilles de l’arbre laissaient tomber des gouttes de rosée, semblables à des pleurs. Nul bruit ne montait de la forêt ensevelie dans l’ombre. Au loin seulement, du côté de la Roussie, un chien hurlait lamentablement à la mort. J’étais triste, cette nuit-là, pensant à ma chère Lina si malheureuse chez elle, par le fait de sa coquine de mère et de ce mauvais Guilhem. Depuis que je lui avais parlé, à ce chenapan, il ne lui disait pourtant rien, mais selon sa manière d’être avec la Mathive, elle en recevait le contre-coup, et, comme d’ordinaire il rudoyait fort la vieille, la pauvre petite n’était pas heureuse. Je l’avais vue le dimanche