Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/420

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tient d’apporter quelque soulagement à la misère de ces deux malheureuses créatures.

Je les trouvai toujours dans la même situation : la mère gisant sur son grabat ; la fille, sa quenouille au flanc, filant toujours à s’user les doigts. Lorsque après être resté un instant avec elles je sortis, la Bertrille vint avec moi, et tout en marchant je lui donnai l’argent de ma semaine ; là-dessus, la pauvre drole me dit :

— Ô Jacquou ! il faut bien que ça soit toi pour que je le prenne ! d’un autre je mourrais de honte.

— Mais de moi tu peux tout prendre comme de ton frère, je te l’ai dit : accepte donc ce peu, de grand cœur, comme je te le présente !

Alors, ayant pris l’argent, elle s’attrapa à mon bras et nous fîmes une centaine de pas dans le chemin sans parler.

Puis revenus devant la porte, nous nous regardâmes un instant, contents l’un de l’autre, et je lui dis :

— À dimanche, ma Bertrille.

— À dimanche alors, mon Jacquou.


Cela dura près de trois mois ainsi. La joie d’être moi, chétif, comme une petite providence pour la Bertrille et sa mère, et le sentiment de la responsabilité que j’avais prise de moi-même, me faisaient homme et tout autre. Toutes les folles pensées, toutes les ardentes convoitises, toutes les âpres révoltes de la chair qui m’agi-