Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/453

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trouvait gêné trente ans plus tard, et serait pauvre aujourd’hui. Si avec ça il survient quelques mauvaises années, ou de grosses réparations à faire, il faut emprunter ; les dettes font la boule de neige, et c’est la ruine totale.

Quelque temps après l’enterrement du chevalier, je revenais des Âges, et m’en allais voir une coupe du côté de La Bossenie, lorsque sur le sentier, à une centaine de pas, je vis venir vers moi une vieille en guenilles, toute courbée, avec un bâton à la main et un bissac sur l’échine. À mesure qu’elle approchait, je me disais : « Qui diable est cette vieille ? » Et tout d’un coup, quoiqu’elle fût fort changée, maigre comme un pic, à son nez pointu, à ses yeux rouges, je reconnus la Mathive, et ma haine pour cette coquine de femme se réveilla soudain. En me joignant, elle releva un peu la tête, et, m’ayant reconnu aussi, s’arrêta.

— Ô Jacquou, fit-elle, tu me vois bien malheureuse !

— Tant mieux ! tu ne le seras jamais assez à mon gré !

— Guilhem m’a tout mangé, — continua-t-elle en s’essuyant les yeux, — et maintenant je cherche mon pain…

— Vieille gueuse ! depuis la mort de la pauvre Lina, j’ai toujours souhaité te voir crever dans un fossé, le bissac sur l’échine ! Tu es en chemin, je ne te plains pas !

Et je passai.