Page:Europe, revue mensuelle, No 189, 1938-09-15.djvu/75

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Il faudrait être assez pur, ou assez brave, pour ne pas exiger que les choses durent…

— Il faudrait, dit Laforgue, être absolument délivré de la peur de mourir.

— Pas de romantisme, dit Bloyé, ni d’angoisse métaphysique. Nous faisons des projets de revue et nous avons des conversations élevées parce que nous n’avons ni femmes ni argent ; il n’y a pas de quoi s’exciter. D’autre part, il faut faire des choses, et on les fait. Ce ne sera pas toujours des revues.

— Si on allait boire, dit Pluvinage.

— Allons, dit Jurien.

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Les Rosenthal habitaient avenue Mozart, à une époque où presque tous leurs parents, leurs amis restaient encore fidèles à la plaine Monceau et envoyaient leurs fils au Lycée Carnot ou au Lycée Condorcet et leurs filles au cours Dieterlen, où le grand déplacement vers Passy et Auteuil n’avait pas encore pris l’ampleur singulière qu’il devait prendre dans les années suivantes.

On suivait d’abord un grand couloir de pierre blanche coupée par de longues glaces et de sanglantes banquettes de velours grenat et on arrivait au rez-de-chaussée des Rosenthal. C’était un grand appartement qui donnait par des portes-fenêtres sur un jardin humide entouré de grilles et obscurci par de hauts immeubles blancs. Le grand et le petit salon étaient envahis de statues, de livres reliés, de tableaux sombres et de consoles à pieds dorés ; il y avait un piano à queue, un gros saurien luisant protégé par un châle de Séville, une harpe, des toiles de Fantin-Latour et de Dagnan-Bouveret, qui dataient de ce temps où les peintres avaient tout à gagner à adopter de doubles noms qui leur conféraient une noblesse roturière.

M. Rosenthal était agent de change : on se serait cru chez un grand chirurgien, et les jours où Mme Rosenthal recevait, toutes ses invitées paraissaient attendre l’heure d’un rendez-vous et un verdict sur l’état de leur appendice ou de leurs ovaires : le moment n’était pas encore venu de