Page:Europe, revue mensuelle, No 189, 1938-09-15.djvu/76

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livrer ces appartements meublés vingt ans plus tôt avec un amour égaré aux décorateurs de mil neuf cent vingt-cinq ; seuls les jeunes ménages commençaient à s’installer dans des pièces blanches meublées de verre et de métal : on ne sortait pas de la médecine.

Bernard entra chez lui. Dans cet appartement solennel, sa chambre n’avait que l’ambition d’être austère : elle était meublée d’une grande table, d’un lit de cuivre que Bernard avait jugé moins frivole qu’un divan, et d’une armoire anglaise ; il y avait au mur des rayons dont les livres étaient moins reliés que ceux du grand salon, une mauvaise lithographie de Lénine, une assez bonne reproduction du Descartes de Hals et un petit paysage métaphysique de Chirico, qui rappelait assez bien les réserves d’un musée provincial sous une lune de théâtre et qui date l’époque où se déroule cette histoire de jeunes gens. Bernard prit un bain et se coucha, pensa qu’il avait décidément trop fumé et qu’il avait un peu faim ; il songea ensuite vaguement à la révolution, et précisément à sa famille, aux meubles du grand salon, à la cuisine où il devait rester des choses dans le frigidaire. Il se dit qu’il fallait en finir, sans bien savoir s’il s’agissait de couvrir Paris de barricades, de prendre le lendemain un train qui l’éloignerait pour quelques semaines de son père et de sa mère, de son frère, de sa belle-sœur, des domestiques, ou simplement de descendre à la cuisine, il avait vraiment trop sommeil, il s’endormit enfin.

Un quart d’heure après Rosenthal, Pluvinage avait quitté à son tour le Canon des Gobeloins. Pluvinage, qui préparait l’agrégation de philosophie à la Sorbonne, habitait seul une chambre assez sinistre dans un hôtel de la rue Cujas, où vivaient des étudiants chinois, des filles du Pascal, du d’Harcourt et du Soufflet. Comme toujours, ses compagnons se sentirent légèrement soulagés par son départ, mais comme ils estimaient que c’était un sentiment assez bas, ils n’en parlèrent pas. Laforgue, Bloyé et Jurien retardèrent comme ils pouvaient le moment d’aller dormir. Heureusement, ils aimaient passionnément Paris, leur quartier et les promenades de nuit.

Dans la rue Mouffetard, ce soir-là, traînaient des odeurs