Page:Europe, revue mensuelle, No 189, 1938-09-15.djvu/78

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tombaient en ruines autour d’un petit potager botanique qu’on appelait la Nature.

Du haut des toits, on découvre avec le sentiment d’exaltation et de pouvoir qu’inspirent les altitudes toute la moitié sud de Paris et son horizon voilé, hérissé de dômes, de clochers, de nuages et de cheminées. C’est sur ces toits que Laforgue, Rosenthal, Bloyé, Jurien et Pluvinage parlèrent encore de la Guerre civile, sans s’exagérer la portée qu’elle pourrait avoir, mais en pensant cependant qu’elle ferait peut-être partie des mille petites entreprises par quoi finalement on croit que change le monde.

On était à la fin du mois de juin mil neuf cent vingt-huit. Comme ces jeunes gens vivaient dans un pays qui en vaut bien un autre, mais où le président du Conseil expliquait justement alors à la tribune de la Chambre qu’il n’était pas mécontent d’avoir été nommé par les communistes Poincaré-la-Guerre et Poincaré-la-Ruhr — parce que s’il n’avait pas visité les premières lignes de la guerre avec ses molletières et sa petite casquette de chauffeur et s’il n’était pas entré sur l’autre rive du Rhin, où en serait la France ? — et comme ils n’étaient pas pressés par la nécessité déprimante de gagner leur pain sur le champ, ils se disaient qu’il fallait changer le monde. Ils ne savaient pas encore comme c’est lourd et mou le monde, comme il ressemble peu à un mur qu’on flanque par terre pour en monter un autre beaucoup plus beau, mais plutôt à un amas sans queue ni tête de gélatine, à une espèce de grande méduse avec des organes bien cachés.

On ne peut pas dire qu’ils soient absolument dupes de leurs discours sur la métamorphose du monde : les gestes qu’entraînent leurs phrases leur paraissent simplement les premiers effets d’un devoir dont l’accomplissement comportera plus tard des formes d’un tout autre rendement, mais ils se sentent révolutionnaires, ils pensent que la seule noblesse réside dans la volonté de subversion. C’est entre eux un dénominateur commun, bien qu’ils soient sans doute destinés à devenir des étrangers ou des ennemis. Spinoza, Hegel, le marxisme, Lénine ne sont encore que de grands prétextes, de grandes références embrouillées, et comme ils ignorent tout de la vie que mènent les hommes entre leur travail et