Page:Europe, revue mensuelle, No 189, 1938-09-15.djvu/89

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Le vif dégoût familial qu’ils éprouvaient de la bourgeoisie aurait pu les conduire à une critique violente mais anarchiste. Mais l’anarchie leur paraissait illettrée et frivole : leurs études de professeurs les sauvaient. Ils méprisaient la génération qui les avait immédiatement précédés pour n’avoir exprimé la révolte que dans des vocabulaires et sous des cautions poétiques : le moment paraissait venu de donner à la colère des répondants philosophiques.

— Entrons dans le genre sérieux, disait Bloyé.

Rosenthal commentait :

— On verra plus tard qu’il s’est produit un changement historique à partir du moment où Hegel et Marx ont détrôné dans les admirations de la jeunesse des Écoles Rimbaud et Lautréamont.

Ils n’aimaient que les vainqueurs et les reconstructeurs, ils méprisaient les malades, les mourants, les causes désespérées : aucune force ne pouvait séduire plus fortement des jeunes gens qui se refusaient à être emportés dans les défaites bourgeoises qu’une philosophie qui, comme celle de Marx, leur désignait les futurs vainqueurs de l’histoire, les ouvriers promis à ce qu’ils considéraient un peu vite comme une fatalité de victoire. Ils se laissaient d’ailleurs aller jusqu’à croire avec une complaisance excessive que la Révolution était faite au moment où ils ne se sentaient décidément plus solidaires de la bourgeoisie, et une sorte d’orgueil satisfait les faisait parler de la conscience post-révolutionnaire ; personne n’aurait songé à les trouver dangereux, ils travaillaient moins à détruire le présent qu’à définir un avenir terriblement contingent.

La Guerre Civile les occupa beaucoup pendant les premiers mois : ils ne se doutaient pas alors que ce qu’il y avait de plus important dans cette aventure, c’est qu’elle leur donnait des occasions de grandes lectures et leur première chance de rapports suivis avec des ouvriers, et qu’ils se souviendraient plus tard, avec l’étonnement que donne le souvenir du bonheur, des heures qu’ils passaient avec des typographes habiles et narquois dans la petite imprimerie de labeur de la rue de Seine où ils allaient corriger leurs épreuves et mettre en pages la revue.