Page:Europe, revue mensuelle, No 189, 1938-09-15.djvu/90

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Ils n’étaient pas modestes, ils se comparaient à de célèbres associations, aux Encyclopédistes, aux Hégéliens.

Rosenthal pensait que leur entreprise principale devait être une critique encyclopédique des valeurs et comme la réduction générale des idées à leurs véritables mobiles : aucune recherche ne lui paraissait plus importante que la critique de la mystification et la mise au clair du mensonge ; Laforgue rêvait d’une espèce de généralisation des analyses de Marx sur le fétichisme de la marchandise, d’une caractéristique universelle de la duperie.

On était en effet au lendemain de la guerre et des premiers désordres de la paix ; on sortait d’un temps prodigieusement mensonger où toute l’éducation des adolescents s’était faite au milieu de bavardages solennels qu’avaient tour à tour nourris les nécessités de la conduite de la guerre et le succès des grandes combinaisons de la paix. Ils s’apercevaient qu’ils n’avaient pas été moins dupés au lycée que leurs pères ou leurs frères aînés sur le front. Leurs mères, solitaires et facilement héroïques, comme toutes les femmes des hommes qui mourront dans les guerres, avaient elles-mêmes menti avec une aisance civique qui confond. Dix ans après Versailles, presque tous les hommes qui étaient revenus du front, sauvés au dernier moment par la sonnerie de clairon de l’Armistice, hésitaient encore à dévoiler le sens des inventions rhétoriques pour lesquelles ils avaient combattu : on a rarement le cœur de se désavouer et de crier sur les toits qu’on a cru un jour les menteurs sur parole ; il faut être bien fort pour ces aveux publics, on aime mieux avoir été complice que naïf. On comprendra pourquoi Laforgue et ses camarades ne méprisaient personne plus profondément que les Anciens Combattants. Les voix qui s’étaient élevées après le dernier jour de la guerre paraissaient encore peu nombreuses : elles ne s’imposaient pas aux jeunes gens. Tout dépendait du hasard d’une rencontre qui ne se produisait pas toujours. Laforgue et Rosenthal, à un an près, avaient manqué le mouvement de Clarté, qui se décomposait déjà.

Derrière les volets fermés de la boutique de la rue des Fossés-Saint-Jacques ou dans leurs salles de la rue d’Ulm, ils passaient des heures à agiter ces choses. Des camarades