Page:Europe, revue mensuelle, No 189, 1938-09-15.djvu/93

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Le printemps allait arriver. On venait de traverser des mois sévères, mais les glaces fondaient, l’hiver mourait dans les averses ; on avait envie de se lever tôt, les jours allongeaient comme ces plantes qu’on voit grandir, se déplier en tremblant sur l’écran des cinémas. Rue de la Paix, les midinettes sortaient en bandes et traversaient la place Vendôme et la rue de Rivoli en se donnant le bras. De temps en temps, il faisait beau, comme si des journées d’été, d’automne ou du dernier printemps qui, étouffées par la pluie, par un orage, n’avaient pas fait leur apparition des mois plus tôt, versaient leur chaleur sur des mains encore engourdies, des lèvres encore gercées. Il y avait encore des gelées blanches sur les pelouses du Luxembourg, mais entre deux giboulées, on retrouvait le ciel.

À part ce printemps qui montait, c’était une mauvaise époque pour des jeunes gens impatients. Les choses avaient l’air en général de se calmer, dans l’économie, dans la politique. Il y eut un moment où l’histoire de l’Europe parut étale comme la mer en temps de morte eau, où on oublia la guerre et la paix, la Ruhr, le Maroc et la Chine. La saison de Deauville ne fut jamais plus brillante que cette année-là et on en reparlait encore pendant l’été trente-sept qui ne fut pourtant pas mal au point de vue courses et casinos. Chez les parents de Rosenthal, des dames qui avaient eu leur belle époque vers la mobilisation qui n’est pas la guerre disaient :

— Vous ne trouvez pas, chère amie, que ce printemps a comme un petit goût d’avant-guerre ?

Il ne se passait en effet pas grand’chose. L’Affaire de la Gazette du Franc amusait plutôt le monde, le président Poincaré avait des majorités de cent voix, avec le pacte Briand-Kellogg, on allait peut-être se sentir un peu tranquilles. Il y avait bien quelques grèves, mais Halluin et le textile du Nord étaient loin, et la grève des taxis était en somme bien agréable pour les voitures privées qui pouvaient enfin circuler dans Paris. On se serait peut-être ému des trente morts de l’Armée du Rhin au mois de mars. Comme c’est affreux, ces épidémies qui fauchent à la saison des giboulées les petits soldats dans des pays lointains, moins