Page:Europe, revue mensuelle, No 189, 1938-09-15.djvu/97

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La conversation tomba. Ils entendaient marcher de long en large au-dessus de leurs têtes.

— Quand François travaille, dit la jeune femme, il est comme un lion en cage… Je l’ai prévenu que vous étiez là.

Ils s’ennuyaient un peu, mais enfin pour un dimanche d’avril. À travers les vitres, ils découvraient la vallée de la Seine qui virait au pied des terrasses de Saint-Germain et sur l’horizon brouillé, une province de toits rouges tombés au hasard de la plaine et des routes jusqu’aux pentes du Mont Valérien.

— Vous avez une bien belle vue, dit Bloyé.

— Pour ce que j’en fais ! s’écria-t-elle en croisant ses jambes nues. Rien ne m’embête comme la campagne. Et à cette saison !

Une porte se ferma au premier étage, des pas descendirent l’escalier qui craquait et leur hôte entra ; c’était un homme long, un peu voûté, avec des yeux bleus qui se déplaçaient avec une mobilité si grande qu’on croyait parfois qu’il louchait, et un front nu qui lui donnait un air légèrement égaré.

— J’ai vu cette tête-là quelque part, pensa Laforgue. Cette bouche molle…

— Régnier, dit Rosenthal, permettez-moi de vous présenter mes amis. Voici Laforgue, Bloyé, Jurien, Pluvinage…

Régnier leur serra la main : ils connaissaient tous son nom, ils avaient lu ses livres, c’était le premier écrivain connu qu’ils rencontraient : ils eurent sur le champ envie de briller, de le contraindre à les admirer. Ce ne fut pas facile, et finalement ils n’y parvinrent pas. François Régnier parla presque tout le temps d’une manière hachée, du temps qu’il faisait, du livre auquel il travaillait et où il était justement question de la jeunesse, et il était tellement content de causer avec eux, de voyages ; il cita des plats espagnols, grecs, c’était à croire que les voyageurs ne quittent point les restaurants.

— À la Barraca, à Madrid, disait-il, on mange un cocido tout à fait extraordinaire… Quand vous irez à Madrid, il faut absolument que vous alliez voir mon vieil ami El Segobiano, qui vous fera une soupe au pain étonnante…