Page:Féron - Le Capitaine Aramèle, 1928.djvu/56

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tes ces qualités s’étaient naturellement fort développées au cours des nombreux voyages qu’il avait accomplis de par le monde, et par le contact d’une société de gens cultivés qu’il avait eu la bonne fortune de coudoyer sur le parcours de son chemin. De ce fait il avait acquis de si vastes connaissances qu’il était impossible de le trouver en défaut de savoir. Et, parole très facile, esprit plié à toutes les règles de la plus scrupuleuse courtoisie et de la plus minutieuse étiquette, connaissant sur le bout des doigts toutes les civilisations et toutes les barbaries, parlant dix langues et peut-être davantage avec une aisance qui tenait du merveilleux, Sir James, enfin, représentait le type le mieux accompli du cosmopolitain.

Et si nous ajoutons à ce portrait que c’était le plus philosophe d’entre les philosophes, nous aurons une assez forte idée de l’homme qui allait se mesurer contre le capitaine Aramèle, et nous comprendrons qu’il ne pouvait manquer de faire les délices de la société anglaise de la cité de Québec.

Moralement, il serait plus difficile de faire le portrait de cet homme prodigieux. Il ne dédaignait pas de se vanter qu’il avait coudoyé la plus fine fleur des sociétés mondaines. Tout de même, l’on pouvait penser qu’il savait se plier aux circonstances de lieu, de temps et de personnes, et l’on pouvait croire qu’il pouvait fort bien, le cas échéant, se frotter aux couches sociales moins policées et étiquetées. Car Spinnhead comme il le disait lui-même sans honte aucune, aimait beaucoup les plaisirs de la vie… tous les plaisirs ! Or, qui aime les plaisirs les prend là où ils se trouvent. L’homme « de tous les plaisirs » les accepte tels qu’ils se présentent à lui, — comme un naufragé qui saisit la première planche de salut, — quitte à s’empoisonner à leur coupe. À cette coupe il boit largement et avec la plus belle insouciance. C’est peut-être la raison pourquoi tant de ces bons viveurs finissent par s’abîmer dans le naufrage ! Aussi, Sir James n’avait-il pas refusé de se rendre avec les Whittle au King’s Inn. Depuis un temps Mrs Loredane donnait festin tous les soirs, puis bal, puis orgie.

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Aux premiers jours de mai le major Whittle avait dû, sur l’ordre du gouverneur Murray, s’absenter de Québec et se rendre à Montréal pour affaires quelconques, si bien que Sir James était demeuré l’unique compagnon de Mrs Whittle qui, au beau bretteur, ne ménageait ni les sourires, ni les mimiques expressives, ni les frôlements de petite chatte qui veut se faire prendre à tout reste. Mrs Whittle s’était tellement éprise que, pour la moindre galanterie de Sir James, elle eût envoyé son major à tous les diables. Oui, mais Sir James aimait prendre et non se faire prendre, et avec sa psychologie de la femme et du mari, il demeurait sur la réserve et du côté de la prudence. S’il ne donnait pas de suite dans les filets de Mrs Whittle, c’était peut-être aussi parce qu’il avait croisé sur sa longue route de bien plus aimables et désirables sirènes. Quoiqu’il en soit, il n’avait pas tout à fait découragé les petits manèges de Mrs Whittle. Peut-être attendait-il une heure plus propice pour se livrer aux doux épanchements du cœur ? Mrs Whittle voulut le penser et le croire.

Or l’heure désirée parut poindre au cadran, lorsque le major Whittle partit pour Montréal.

En apprenant ce départ subit et inattendu de son mari, Mrs Whittle avait de suite feint un grand désappointement et elle s’était écriée avec une véritable douleur :

— O mon Dieu ! et nos splendides soirées au King’s Inn qui vont se trouver interrompues par cette absence du major !

— Mais pas le moindrement ! sourit avec une sorte de mystérieuse ironie Sir James. Ne me pensez-vous pas assez galant, madame, pour ne pas vous offrir mon bras et vous accompagner chez Mrs Loredane ?

— Vraiment ? s’écria Mrs Whittle en manquant de s’évanouir de joie.

— Je vous le promets pour ce soir même.

Seulement, je tiens à m’assurer la première danse avec votre délicieuse personne.

Et le sourire qui suivait ces paroles du bretteur avait quelque chose de si prometteur, que la jeune femme crut avoir conquis d’emblée ce grand homme. Du coup elle aurait fait divorce avec le major… ce major qu’elle considérait comme une brute, comparé au fini et au poli de ce gentilhomme de l’épée dont le sourire seul valait une caresse et, souvent, une promesse !


III


Le King’s Inn réunissait une foule énor-