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LE SIÈGE DE QUÉBEC

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il eût dû encore, toujours, laisser faire sa pitié. De pitié, il n’en avait, plus ! Bougainville l’avait un moment attendri… mais ça n’avait été qu’un moment. N’ayant pas suffisamment d’énergie pour prendre en sa main personnelle des rênes rendues dévergondées par des mains inhabiles ou malfaisantes, il les remettait encore à ces mêmes mains… ses ministres ! Et c’est sur ceux-là que doivent peser toutes les responsabilités, puisque les pouvoirs royaux leur étaient répartis, et non sur les chefs de la colonie. La grande faute de ces ministres à courte vue ou d’une clairvoyance défectueuse, fut de n’avoir pas désigné pour diriger les destinées de la Nouvelle-France un chef unique, un maître capable de mener de front l’administration civile, la guerre et les finances. Or, on avait donné à Vaudreuil le gouvernement civil et la justice, la guerre à Montcalm, et à François Bigot les finances. Mais on avait oublié ou l’on n’avait pas songé à définir les pouvoirs de chacun de ces trois chefs, on n’avait pas tracé le domaine de leurs activités. M. de Vaudreuil croyait devoir se mêler constamment des affaires de la guerre, les ordonner et même les diriger ; par revanche le marquis de Montcalm se mêlait volontiers des affaires civiles qu’il ordonnait à l’occasion et dirigeait. De ces empiètements dans les fonctions de l’un et de l’autre de ces deux chefs surgirent les récriminations, la mésentente, la brouille. Mais ni l’un ni l’autre, cependant, ne se mêlaient de finances. Là, dans ce domaine large et aux horizons infinis M. Bigot se posait comme un maître qui ne souffrait aucun contrôle. Il était là tout chez-soi, et nul ne pouvait ou n’osait y pénétrer. Mais ce large champ d’actions ne paraissait pas suffire à l’activité inlassable de François Bigot : il se mêla peu à peu des affaires de l’administration civile et de celles de la guerre. Il s’y mêla si bien, il y prit tellement pied qu’il parut devenir indispensable, et bientôt on s’aperçut qu’il dictait en tout et partout, qu’il était écouté, qu’il était obéi ! Montcalm se plaignit hautement auprès du roi et de ses ministres ; mais il était trop tard : François Bigot était devenu le maître véritable !…

Ceci expliqué, nous reprendrons la suite de notre récit.

Le détachement de ronde conduit par M. de Ramezay descendit à la ville basse. Le commandant y voulait inspecter certains postes qu’on avait établis sur les jetées du fleuve, postes protégés par des palissades garnies de petits canons.

Là, Jean Vaucourt et Flambard, ayant souhaité bonne nuit à M. de Ramezay, laissèrent la troupe à son service et s’engagèrent dans les ruelles qui couraient en zigzag au pied du cap et sous les fortifications. Ils ne s’arrêtèrent que sous le Fort Saint-Louis, devant la masure du père Raymond.

Flambard trouva la porte du mendiant rafistolée et remise tant bien que mal dans son cadre. Mais se rappelait-il seulement de l’avoir défoncée dans une heure auparavant ?… Quoi qu’il en soit, il frappa rudement dans cette porte.

La voix craintive du père Raymond se fit entendre :

— Qui, à cette heure de la nuit, vient encore déranger un pauvre mendiant ?

— Ouvrez, père Raymond, commanda Flambard ; c’est l’ami du père Croquelin qui revient.

— Ah ! c’est encore vous, monsieur Flambard ? Attendez un moment, j’ouvre.

Durant quelques minutes on perçut tout un remue-ménage à l’intérieur de la baraque ; puis suivit un fort bruit de verrous, de barres, de chaînes…

— Par mon âme ! maugréa Flambard qui s’impatientait, êtes-vous donc barricadé, père Raymond, contre une attaque en masse des Anglais ?

— Que voulez-vous, monsieur Flambard, répondit de l’autre côté de la porte le mendiant qui continuait à faire tomber barres et chaînes avec un tintamarre effrayant de fer et d’acier, vous m’avez tellement démantibulé ma porte qu’il faut bien prendre un peu ses précautions, surtout en des temps comme ceux-là que nous traversons.

— C’est juste, père Raymond, et je vous prie d’excuser mon impatience. Quant à votre porte, je veux en payer les dommages.

Notre héros venait de se souvenir des dégâts qu’il avait faits en quittant la baraque la première fois qu’il y était venu.

Le mendiant ouvrit enfin sa porte, et s’effaça respectueusement pour laisser entrer le spadassin et le capitaine.

Ceux-ci, en entrant, avisèrent un tas de chaînes et barres de fer gisant sur le plancher, et, près de ce tas, le rassemblement du pauvre mobilier de la masure, mobilier qui, avec les barres et chaînes, avait servi à barricader la porte. Cette porte, comme Flambard le remarqua cette fois, n’était faite que de planches minces, si bien qu’elle n’avait pu résister au coup d’épaule du spadassin. Les ais en avaient été disjoints et cassés, et l’un des gonds avait été arraché du cadre.

Notre ami tira de sa poche quelques pièces d’or et les mit dans la main du mendiant qui, sous l’effroi que lui avait causé la première venue de Flambard, tremblait encore. La vue des pièces d’or le tranquillisa, leur scintillement parut le réjouir ; il sourit, s’inclina et regarda sa femme, qui demeurait renfrognée et méfiante, comme pour l’inciter à se montrer aimable envers un visiteur aussi généreux.

Le spadassin dit aussitôt avec un sourire ironique :

— Père Raymond, voici le capitaine Jean Vaucourt, celui qui est venu ce soir réclamer son enfant.

Le mendiant et sa femme n’avaient pas paru apercevoir jusqu’à ce moment le capitaine qui se tenait dans l’ombre projeté par la haute silhouette de Flambard. Celui-ci, en présentant son compagnon, s’écarta quelque peu et la lumière de la bougie éclaira suffisamment les traits du capitaine. Le mendiant fit un pas de recul, et l’expression qui se manifesta sur les traits du vieux fut de la surprise et de l’étonnement. La mendiante fit entendre une sorte de grognement qui pouvait marquer aussi la surprise, puis elle saisit le bougeoir, l’éleva