Page:Fabre - Chroniques, 1877.djvu/128

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— Mais voyez donc le petit Joseph, ajoute l’autre dame, comme il sanglote ! Cela fait pitié. Il pleure trop, ça ne pourra pas durer jusqu’au cimetière.

— Le gros Deltuf, dit la petite femme, a l’air aussi réjoui que s’il venait de dîner chez ce pauvre V. Il y avait son couvert mis tous les dimanches, et faisait honneur à tous les plats. Sa figure porte la marque des heureuses digestions que lui a procurées le défunt. À sa démarche, on devine qu’il n’est point en peine de remplacer ce dîner hebdomadaire ; il a déjà son couvert du dimanche mis ailleurs.

Ces dames en chœur :

— Allons voir le service.

— Je parie, dit la vieille dame en se regardant dans le miroir, je parie que c’est un service de seconde classe. Ce pauvre V. a toujours été près de ses pièces, et sa femme aura voulu faire une dernière économie pour honorer sa mémoire.

Le soir, les amis du défunt, réunis pour faire la partie de whist, disent, en manière de conclusion sur son compte :

— Ce brave V. a eu un bel enterrement ce matin. Connaissez-vous le prêtre qui a chanté le service ?

Puis, au milieu de la partie, un des joueurs s’écrie :

— Ce pauvre V. n’avait qu’un défaut au whist : il avait trop peur de dépenser ses atouts. Avec ce seul défaut-là, il m’a fait perdre bien des parties.

C’est le coup de la fin : enterré comme homme, V. est condamné comme joueur de whist.