Page:Fabre - Chroniques, 1877.djvu/24

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cœur serré : le voyage commençait. Si le Capt. Labelle n’avait pas relevé mon courage défaillant, je crois que je me serais arrêté à Sorel. Enfin, j’arrive ici, que vois-je ? Une ville qui monte toujours. Chaque fois que je demande mon chemin, on me dit : Montez la côte. Je monte, et en haut de la côte, j’en trouve une autre. Cela s’enchaîne. On m’avait dit que cette ville était toute française. Le premier individu que j’aperçois, c’est un nègre qui m’offre le Telegraph, de Montréal, avec des nouvelles de l’avant-veille et des articles parus dans la Gazette, de Montréal, le mois dernier. Puis, on m’avait assuré que la population avait le culte des souvenirs historiques. Je viens de voir le monument de Wolfe et Montcalm ; il est dans un état presqu’aussi délabré que le monument Nelson ; je n’ai pas osé m’approcher trop près pour le voir, de peur de le recevoir tout entier sur ma tête. Enfin, lorsque je suis allé sur la Plateforme, il n’y avait qu’un promeneur, encore plus étranger que moi, qui m’a demandé si l’on pouvait se rendre par terre à Lévis. L’hiver, lui ai-je répondu pour le satisfaire à demi.

— Vous êtes injuste, lui dis-je, vous avez jugé la ville par ses côtes. Vous faites un peu comme cet habitant de la Beauce qui vint en ville l’été dernier, durant une des plus chaudes journées de la saison. Il était arrivé de bonne heure, aussi lui, et il avait remarqué devant presque toutes les portes, un morceau de glace qu’Arel y déposa. À son retour chez lui, on lui demanda s’il avait bien souffert de la chaleur à la ville : « Non, dit-il ; figurez-vous que la Corporation a la bonne idée de faire déposer à chaque porte un morceau de glace. Vous ne pouvez vous imaginer comme cela rafraîchit la ville. »

— Mais, dis-je à mon interlocuteur, je vais vous conduire dans la plaine, au sein de la ville vraiment française, exclusivement canadienne, à St. Roch. Là vous serez plus près de la France que nulle part ailleurs en Amérique ; là vous vous retrouverez dans le Canada d’autrefois, le Canada que guidait Papineau, qu’amusait la verve du Fantasque, qui mêlait dans